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réflexion : sub-rosa
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Sub-rosa
Je reste auprès de ceux que j'aime: On peut trouver le bonheur dans son propre jardin
par Martha Ladly, traduit par Sophie Campbell

Bienvenue à RESSENTIR, 2e partie

« C'est incroyable, ta vie n'est pas si différente de la mienne! » Cette prise de conscience universelle, ce sentiment qu'en tant qu'humains, nous partageons une histoire collective, a émergé quand l'artiste invité d'HorizonZéro, Wayne Dunkley, et la cyberartiste Margot Lovejoy ont eu chez celle-ci, à New York, une conversation animée. Leur conclusion - selon laquelle bon nombre de gens racontent la même histoire malgré leurs expériences et leur vocabulaire différents - est mise en valeur par le biais des émotions des artistes et des auteurs qui ont participé à Vols et retours, la seconde phase du numéro 7, RESSENTIR : le désir d'un chez-soi.

Dans notre section spéciale de courts essais consacrés au chez-soi et au désir qu'on peut en avoir, l'interprète Pascal Contamine explique que le seul chez-soi qu'il connaît est celui de ceux qui parcourent la terre, couverte de paysages et habitée de peuples de toutes sortes. La montréalaise Phyllis Katrapani, quant à elle, parle du tournage de son film Ithaque, en Grèce et en Turquie - pays de ses origines - effectué là-bas pour évoquer la patrie de ses ancêtres. Valérie Lamontagne, dans sa propre recherche d'un foyer, en est venue à comprendre que l'identité est relative. Par ailleurs, l'artiste Katherine Liberovskaya, faisant partie d'une famille d'origine russe exilée à Belgrade, affirme qu'elle a toujours eu l'impression que son chez-soi était à la fois partout et nulle part.

« Pourquoi vivre dans ce Nulle part ? En partie parce que les pressions socioéconomiques ne nous en donnent guère le choix », déclare l'auteur et critique Darren Wershler-Henry, dont le chez-soi le plus permanent se trouve dans le Web. Kirt Ejesiak, qui offre aux communautés inuit, à partir d'Iqaluit, au Nunavut, des services dans le domaine des nouveaux médias, demande: « Quel chemin mène à mon foyer spirituel? » Quant à la rédactrice en chef d'HorizonZéro, Sara Diamond, elle tire le meilleur parti possible de sa vie agitée et nous livre un texte sur les aspects romantique et réel de la migration et du chez-soi qui vient avec celle-ci.

Ensuite, dans la section des grands articles, nous présentons le travail de Wayne Dunkley. Vous y trouverez une transcription de l'entretien entre Dunkley et Margot Lovejoy (La zone de résonance). De plus, nous avons demandé au poète et critique Ian Samuels d'examiner de près l'art en ligne de notre artiste invité. Samuels compare le désir d'un chez-soi et le projet Web de Wayne Dunkley, Share My World, au travail de l'humanitaire et auteur Jean Vanier. Il écrit ainsi : « On peut considérer de bien des façons les principes exprimés dans son ouvrage Accueillir notre humanité (réalisé sous la direction éditoriale d'Alain Noël, traduit de l'anglais par Élizabeth-Eudes Pascal, conçu à l'origine pour les Massey Lectures de la CBC, en 1998) - selon lesquels toute personne est une histoire sacrée, la maturité consiste à travailler ensemble, le choix (et la responsabilité de sa propre vie et de la vie des autres) est essentiel, la réflexion sur la vérité et le sens est nécessaire -; mais surtout on pourra considérer qu'ils imprègnent grandement les projets en ligne de Dunkley. »

C'est pour cette raison que travailler avec Wayne Dunkley à la création de RESSENTIR : le désir d'un chez-soi a été un honneur qui nous a enthousiasmés et émus. Si vous désirez connaître cette expérience de témoignages ou y participer, pénétrez dans nos archives. Partagez votre univers - avec nous tous.

Son propre jardin (ou : Martha partage son univers)

J'ai quitté le Canada à l'âge de 18 ans, et je devais passer plus de deux décennies loin de mon foyer et de ma famille, au Royaume-Uni. Quand je suis partie au début des années 80, je ne savais pas que je serais absente si longtemps : je prévoyais passer là-bas un an ou deux, à l'université. Il est vrai que je suis revenue pendant un été, un retour prolongé aux beaux-arts, mais une fois le diplôme obtenu, il fallait partir. Cette fois, je savais que je ne reviendrais pas de sitôt.

Pourquoi suis-je partie? Pour découvrir mes origines. Pour réaliser le rêve que j'avais entretenu en grandissant. Pour me trouver dans le lieu où la famille de mon père vivait, et pour voir ce lieu de mes yeux. Je m'étais imaginée une vie dans ce monde, où, pensais-je, le raffinement, la culture, les arts et les sensations fortes occupaient une place beaucoup plus importante que n'importe où au Canada. Je rêvais à ce monde, je le dessinais, je chantais à son sujet et je le savais en moi. Mon foyer était ailleurs, et je devais m'y rendre.

Après une courte période d'adaptation à Londres, je savais que je ne m'étais pas trompée. Je ne faisais jamais vraiment « partie » du groupe, mais ma situation d'étrangère me conférait un caractère unique et insaisissable, qui me permettait de fuir les assommantes définitions de la famille, de l'éducation et du statut social. Ces concepts n'avaient aucune signification à mes yeux. Je trouvais bizarre et étrangement fascinant que l'élite britannique ait passé des siècles à défendre ses privilèges, au détriment de l'avancement de la culture et de la situation économique du pays. Néanmoins, j'ai étudié les moeurs des Britanniques et adopté celles qui me convenaient. Et je leur ai plu - par ma fraîcheur, mon passé récent, en fait, par ma « canadienneté ». Puis, de nombreuses années ont passé sans que je m'ennuie de la maison un seul instant.

Au fil des ans, mes séjours annuels en terre canadienne ont pris le caractère d'un mythe. Quitter la pluie et la mélancolie du Royaume-Uni devenait un pèlerinage, que j'effectuais d'abord seule, ensuite avec mes enfants; nous étions tous reconnaissants, l'été, de sentir sur notre peau la lumière chaleureuse du soleil. Nous consacrions nos vacances à la famille élargie, au chalet près du lac - la quintessence de l'été canadien : nage, plongeons des rochers, bains de soleil sur le quai, lecture, bains de minuit et bonne chère - des moments de vie que jamais nous n'aurions pu trouver en Angleterre.

Mes enfants ont grandi, et un malaise s'est graduellement installé en moi. Les premières années, je n'arrivais pas à l'identifier, puis je me suis rendu compte que je me sentais perdue, presque abandonnée. J'avais la nostalgie du foyer. La paix idyllique de l'enfance me manquait fortement, et je ne la retrouvais maintenant plus que quelques jours à la fois entre des périodes de travail effréné, entre des vols internationaux. Deux semaines à la maison n'apaisaient pas un besoin qui se faisait grandissant. Enfin, j'ai jugé que je devais retrouver la simplicité de l'enfance, sinon pour moi, au moins pour mes filles. Une vie meilleure nous attendait au Canada. Je voulais rentrer à la maison.

Je n'ai donc pas été surprise de ne rencontrer qu'une faible résistance, quand j'ai dit aux filles qu'elles devaient apprendre ce que c'était vraiment qu'être des Canadiennes (pas uniquement des Canadiennes estivales, en vacances, mais de vraies Canadiennes, robustes, de neige et de pluie, qui combattent le froid durant des mois et gagnent leur été). Nous pourrions avoir l'hiver sans rouler jusqu'aux Alpes! Nous voyions soudain la vie en rose, le rose de la lumière chaleureuse du soleil canadien.

Alors, comment est-ce, ce retour au Canada, ce retour à la maison? Eh bien! évidemment, pour mes enfants, cela n'a pas du tout été un retour à la maison. Même s'ils sont canadiens, ils n'ont jamais eu ce pays pour foyer. Ils ont plutôt quitté leur foyer - le pays où ils sont nés, et leurs chers parents et amis du Royaume-Uni. Abandonner cette vieille Angleterre austère, leur école puritaine pour jeunes filles, sise dans une ville du 18e siècle, à l'ouest d'une toute petite île, constituait un énorme saut. Toutefois, elles étaient braves et prêtes à faire un essai. C'était là la promesse : nous essayerions.

D'ailleurs, nous l'avons fait, nous continuons à le faire et nous adorons cela. Les hivers sont longs, mais ils sont lumineux, et la neige rend tout joli et fantastique. Sans compter les étés, qui sont aussi longs et oisifs que dans mon souvenir. Malheureusement, la qualité de l'air s'est considérablement dégradée dans la ville, et les banlieues imprécises. Enfin, raison de plus pour aller au chalet.

C'est maintenant plus facile - de se déplacer, de travailler, de sortir, de régler les comptes, de vivre. Nous avons plus d'argent et moins de soucis. Bien sûr, l'humour ici ne nous fait pas autant rire. Nous ne regardons plus le foot, et la télé nous plaît moins. Nous ne nous rendons jamais au pub pour le dîner du dimanche. Je m'ennuie des bulletins d'information documentés et de la sensation d'être réellement en contact avec le monde politique et culturel européen. Cependant, nous sommes entourés de parents, de nouveaux et d'anciens amis, et nous nous sentons chez nous. Ainsi, pour le moment, le désir du vieux pays est en veilleuse.

Reste que je ne m'attendais pas à rencontrer une résistance par rapport à l'idée de foyer multiple. Cette notion m'est toujours apparue comme merveilleusement libératrice, c'était ma porte de sortie. Si j'en avais assez d'un foyer, je pouvais retraiter vers un autre. Mais ce concept n'attire en rien mes filles. Peut-être est-il trop compliqué pour la pensée adolescente, ou trop marginal par rapport à la manière de vivre d'aujourd'hui. On veut de la précision. On veut savoir où on se situe et pourquoi. On ne veut pas avoir à faire de choix difficiles. La vie est assez dure sans cela. Me voilà de retour, rapatriée et contente de l'être. Mes jeunes Canadiennes veulent elles aussi demeurer ici, un peu plus longtemps que ce qui était prévu au départ. Peut-être pas pour toujours... Mais pourquoi devrais-je m'attendre à cela?

Martha Ladly est la réalisatrice de HorizonZéro.

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