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sur le chez-soi : utopie
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un panneau indicateur pour nulle part
par Darren Wershler-Henry, traduit par Michael Buttiens

Sur la grande toile, on a une adresse.

Dans l'espace matériel, j'ai changé d'adresse neuf fois en douze ans. Mes numéros de téléphone et mes adresses clignotent avec la constance imperturbable de l'affichage à DEL d'un radio-réveil. Suivant la loi de Moore, je change d'ordinateur tous les deux ans et demi. La seule constante dans mon existence, c'est l'adresse URL (Uniform Resource Locator) de mon site Web, www.alienated.net.

Pourquoi se sentir nostalgique lorsqu'on troque les banlieues pour la grande toile? Les gens qui se réfèrent à la description que William Gibson donne du cyberespace (« Là-bas, il n'y a pas d'ici ») oublient souvent qu'il ne faisait que citer Gertrude Stein parlant d'Oakland. Bien avant que nous ayons entrepris de l'enrichir en construisant le cyberespace, l'espace matériel avait déjà été pratiquement vidé de toute vitalité. Tout ce que la connexion numérique nous donne, c'est une instantanéité et une ubiquité qui manquent désespérément à notre quotidien aseptisé et usiné. En cyberanglais, nowhere, qui signifie « nulle part » se prononce now here, c'est-à-dire « ici et maintenant1 ».

Tous mes amis habitent ce Nulle part. Je connais des gens qui vivent à des milliers de kilomètres de chez moi bien mieux que vous ne connaissez vos voisins.

Pourquoi vivre dans ce Nulle part ? En partie parce que les pressions socioéconomiques ne nous en donnent guère le choix. Il faut briser ses meubles IKEA, fermer son portable et aller où il y a du travail et des loyers abordables. C'est l'envers du fossé numérique : il y a ceux qui ne peuvent se permettre d'être en ligne et ceux qui ne peuvent rien se permettre d'autre. Jamais je n'aurai accès à des biens immobiliers qui en valent la peine; les biens virtuels, en revanche...

Du point de vue positif, ce Nulle part est très facile à rénover, et nous serions heureux de vous y « bricoler » un peu de place2. Qui plus est, à mesure que la population de ce Nulle part augmente, il développe sa propre politique, fondée sur l'ethos d'ouverture radicale instauré par les créateurs du logiciel sur lequel Internet repose. Comme Richard Stallman, de la Free Software Foundation, l'écrit dans Why Software Should Not Have Owners3« la coopération importe plus que les droits d'auteurs ». Dernièrement, mon ami Brian Kim Stefans (un poète et artiste domicilié à l'adresse www.arras.net) a écrit ceci :

« J'en arrive presque à croire que, en politique, on peut observer la présence de pays virtuels - pas juste des communautés virtuelles - qui fonctionnent déjà en contradiction directe avec les modèles juridiques établis par le complexe des loisirs gouvernementaux... et que ces gens parviendront à se comporter à l'unisson, d'une façon coordonnée, peu importe la façon dont les gouvernements des citoyens de ces « pays » virtuels seront constitués ».

C'est vrai, il existe un autre terme pour désigner ce Nulle part : utopie. Souvent l'utopie ne mène à rien. Mais quand elle mène à quelque chose, on dispose d'une borne pour indiquer actuellement les limites précises du possible. Et quand nous les trouverons, nous irons plus loin.

Darren Wershler-Henry est écrivain, critique, réviseur et auteur de deux recueils de poèmes : NICHOLODEON: a book of lowerglyphs (Coach House Books, 1997) et The Tapeworm Foundry (Anansi, 2000). Il est aussi coauteur de Commonspace: Beyond Virtual Community (en collaboration avec Mark Surman; Prentice Hal, 2000). Son ouvrage le plus récent est The Original Canadian City Dweller's Almanac (en collaboration avec Hal Niedzviecki; Penguin, 2002).

Notes:
1. Je dois toutefois ajouter que je ne tiens nullement à abandonner le monde matériel au profit de la transcendance technologique, car ce n'est qu'un fantasme élitiste et ennuyeux pour vieux Blancs riches. Et, comme Pat Cadigan l'a écrit dans son roman cyberpunk Synners (Four Walls, Eight Windows Press, 1991) : « Si tu ne peux pas le baiser et qu'il ne danse pas, bouffe-le ou fous-le à la poubelle. »

2. Voir la définition de l'équivalent anglais de « bricoler », to cruft together, à l'adresse www.jargon.8hz.com.

3. Voir www.gnu.org/philosophy/why-free.

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