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réflexion : quintessence
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Quintessence
Creér son chez-soi: Migration et gîte occasionnel
par Sara Diamond, traduit par Michel Buttiens

J'habite chez quelqu'un d'autre, dans un bateau à l'ancre, près du site principal du Festival d'art électronique des Pays-Bas, un immense entrepôt baptisé Las Palmas. On n'y trouve pourtant pas de palmiers; c'est un endroit froid, sombre, et lourd de prémonitions. Pas le bateau cependant. Le soleil entre à flots dans la salle à manger, mouchetant le pont de grains de lumière dansante. Le bateau remonte aux années 30 et en a conservé tout le charme. On y trouve six petites cabines, qui renferment chacune trois lits minuscules (juste à la bonne hauteur pour cacher sa valise dessous), une salle de bains avec douche et évier, des étagères et un endroit où ranger son manteau et ses vêtements. C'est l'appartement miniature idéal. Les hublots se trouvent à un mètre au-dessus du niveau de l'eau. Le bercement de la houle a quelque chose de rassurant. Les parois en boiserie sont couvertes de photographies et de dessins d'autrefois, représentant des rivages, des bateaux, et des scènes de la vie marine.

Ces quais, tout romantiques qu'ils puissent être à mes yeux, ont été témoins de tragédies dans le passé. Cette ville était le port d'attache des grandes lignes maritimes d'Amérique et d'Europe. C'est ici qu'on a arrêté des réfugiés pour les emmener dans des camps. D'autres, auxquels on avait refusé l'accès à des havres sûrs, ont été renvoyés ici, vulnérables qu'ils étaient. Un petit bateau comme celui-ci a très bien pu abriter des Juifs ou d'autres personnes cherchant à fuir les Nazis. Sur les quais se trouvent des monuments. L'un d'eux - des plus émouvants - situé près d'un hôtel judicieusement baptisé Hôtel New York, abrite les valises en carton, les malles et les jouets (symboles temporaires du chez-soi et des sentiments qui s'y rattachent) des malheureux qui ont été arrêtés en tentant de fuir le fascisme. Plusieurs siècles auparavant, ces quais étaient le lieu de débarquement de gens arrachés à leurs habitations en Afrique et dans d'autres colonies hollandaises, des gens appelés à devenir des esclaves et des apprentis domestiques.

Le couple qui possède ce charmant établissement approche de la fin de la cinquantaine. Le capitaine est un homme bourru, aux traits burinés, qui s'occupe juste assez du bateau pour qu'on lui fasse confiance. Mon hôtesse sert de petits déjeuners mangeables, bourrés de cholestérol. Je profite de sa douce chaleur. Je crée mon petit monde à moi, car, comme je suis constamment en voyage, j'ai besoin de mon petit rituel pour m'installer quelque part. J'accroche et range mes vêtements, lave mes sous-vêtements, range mon réveil et mes articles de toilette et vaporise mon parfum jusqu'à saturation de ma cabine. Je prends des photos de l'espace.

C'est mon sixième gîte en deux semaines, et il y en aura quatre autres. Pareille à une tortue, je transporte ma maison comme une sensation intérieure. Si je ne le faisais pas, mon ballast deviendrait totalement instable. J'adore ma maison de Canmore; je veille à ce qu'elle soit confortable et, si possible, pleine de charme. J'aime y accueillir les gens et en prendre soin.

Créer mon chez-moi est un acte virtuel autant que matériel. Mon rituel consiste notamment à aller vérifier mon courrier électronique, ce qui me replace dans le milieu de travail et l'univers affectif de mes pairs et des êtres qui me sont chers. Je me branche ensuite sur mon site Web, codezebra.net, et ses séances interactives de clavardage, actuellement orientées vers les thèmes du temps, de l'espace et de l'intimité - des thèmes assez appropriés pour alimenter une réflexion sur le chez-soi. Et ce n'est pas la seule ouverture qu'offre le projet. La semaine dernière, j'ai enfermé deux équipes de chercheurs (un artiste et un scientifique par duo) dans un logement de fortune, situé tout en haut de Las Palmas. Ils y ont passé vingt-quatre heures et s'y sont créé un chez-soi personnel et intellectuel pendant que le monde les observait par l'entremise des médias numériques. Avec d'autres personnes, qui se trouvaient à Las Palmas et dans le monde entier, j'ai pu converser avec eux pour leur proposer des tâches et des stimuli, grâce à mon logiciel de clavardage et à des diffusions vidéo en temps réel.

Tout au long de ce processus, il était important de se créer un chez-soi. J'ai décoré leur abri provisoire - en y créant une stabilité esthétique et en refaisant leurs lits - pendant qu'ils partaient faire leur marché, s'installaient et apprivoisaient leur nouveau cadre de vie. Préparer les repas, vaquer aux occupations quotidiennes, se reposer sur un lit ou un divan, toutes ces activités ont instauré un rythme de prise de connaissance mutuelle et de découverte de nouvelles idées et de leurs processus naturels. J'ai veillé avec eux, me sentant plutôt mal à l'aise dans l'entrepôt, vaste et froid, de Las Palmas.

On pourrait déduire de mes réflexions sur le chez-soi que c'est pour moi quelque chose qui tient du fragment, qui se veut symbolique et qui n'a pas de liens avec la réalité. C'est à la fois vrai et faux. Quand on y pense, il faut tenir compte de l'état de la terre, de sa vulnérabilité, de son aspect matériel et de son besoin de protection. C'est notre chez-soi fondamental. Mes déplacements incessants contrastent avec la sédentarité de bien des gens qui demeurent attachés à la terre et la protègent, comme des gardiens, sans doute en raison des liens traditionnels et solides qui les relient à elle. Il semble que plus les gens sont sédentaires, plus ils sont vulnérables à l'invasion des forces vagabondes et voraces de la mondialisation et, par conséquent, au déplacement et à la situation propres aux sans-abri.

Comme nous le rappellent les guerres actuelles et récentes, la destruction des habitations d'une population perçue comme ennemie demeure une arme stratégique brutale. Cela revient pratiquement à tuer les gens qui y vivent. Parfois, pour se redresser, il faut pouvoir tout autant oublier que se souvenir, de façon à surmonter le traumatisme. Pour se sentir chez soi dans un nouvel endroit, il faut parfois tout aussi bien se réconcilier avec soi-même que s'implanter.

La migration peut être volontaire. Elle peut aussi permettre une relation soutenue avec ses propres origines, autant qu'avec sa terre d'accueil. Elle suppose à la fois des risques et des aspirations.

Le Canada a été témoin de nombreux débarquements, de même que de constants mouvements de population à l'interne. Les personnes qui ont été déplacées (comme le montrent les anecdotes ci-dessus) savent comment s'inventer un chez-soi. Internet peut être le lieu virtuel de stockage d'un chez-soi, par l'entremise de messages, d'images, de pièces musicales et de sonorités. Tout en évoquant les anciens chez-soi, il offre aux migrants les outils pour qu'ils puissent se bâtir un nouveau chez-soi. Le chez-soi devient nostalgie et occasion. Il est souvenir et oubli, car la nostalgie laisse place à l'idéalisation. Les médias électroniques peuvent donner lieu à un véritable état transculturel, avec de nouvelles identités en lien avec le passé et le présent, et les intégrer au présent et à l'avenir. Ils peuvent aussi interrompre le processus d'oubli selon des voies que nous ne parvenons pas encore à comprendre. Ce que je peux affirmer, c'est que, à l'ère numérique, les banques de données du chez-soi et de son souvenir, de sa création, constituent un lieu de stockage profondément intériorisé - tout en étant accessible à tous.

Sara Diamond est rédactrice en chef de HorizonZéro.

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