retour à HorizonZéro HorizonZero 07 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

sur le chez-soi : vol
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

vers l'azur attendri
par Nalo Hopkinson, traduit par Danielle Henripin

Cet automne-là, une tempête lâcha des vents hurlants et une raclée de pluie pilonnante, peu typiques de la saison. Par une nuit pluvieuse et ululante, le mercure chuta, annonçant le début prématuré de l'hiver. Au matin, tout était dentelé de glace.

Dans le bosquet de la ville, seul lieu où des végétaux, captifs, émergeaient encore de la terre, les arbres se débattaient, leurs racines soulevant le sol.

Les jeunes pousses étaient toujours recueillies par le Service des parcs, qui utilisait des camionnettes - d'un vert joyeux et de forme carrée - récupérées des prisons. Les végétaux n'étaient pas dupes.

Les préposés du Service des parcs débarquèrent. Ils commencèrent à lancer des câbles autour des branches inférieures des arbres et entreprirent d'amarrer ceux-ci en enfonçant dans la terre, qui gelait à vue d'oeil, l'autre extrémité des brins de métal torsadé. Papillonnant de panique, les feuilles étoilées exécutaient une danse désespérée. Les branches tournoyaient.

Un des arbres réussit à s'enfuir avant que les préposés ne l'atteignent. Extirpant ses racines du sol gelé, agitant ses branches feuillues, il bondit avec frénésie vers le ciel. Une préposée cria, et sauta pour l'attraper. Elle s'empara d'une longue racine traînante tandis que l'arbre s'élevait dans les airs. Elle s'y accrocha, l'espace d'un instant. Puis la racine se rompit entre ses mains et l'arbre se libéra. Ses branches murmuraient en fouettant l'air.

La femme atterrit lourdement, genoux fléchissant et cuisses ployant à l'impact. Elle gémit et se redressa, fixant le bout de racine qu'elle tenait de sa main gantée. La racine rouge sang se tortillait comme un ver. Son extrémité recourbée griffait faiblement. Un liquide foncé s'écoulait du bout brisé. « Quand cela se produit, nous en perdons toujours quelques-uns », dit-elle. Son collègue ne détachait pas son regard de la chose qu'elle tenait.

L'arbre prenait de l'altitude, ses feuilles violacées reflétant la lumière à mesure qu'il volait vers le ciel plus clément de sa patrie. La femme laissa tomber la racine. Du bout du pied, l'homme tenta de l'enterrer; sa botte laissa dans la terre quelques sillons mal définis. Puis il lança un cri pas tout à fait surpris et se précipita vers un autre arbre qui avait réussi à dégager la plus grande partie de ses racines. Elle accourut pour l'aider. Ils poussaient des jurons en tentant d'éviter les coups des branches feuillues et réussirent enfin à terrasser le fugitif.

Essoufflé, il lui demanda : « Alors, toi et Derek, vous êtes toujours brouillés? »

Son coeur tangua brièvement. Puis elle reprit le dessus sur le désarroi familier. « Non, on a encore arrangé ça. »

Une fois de plus, Derek allait rester. Ils allaient persévérer. Et se quereller, encore, ni l'un ni l'autre ne sachant s'ils se battaient pour demeurer ensemble ou se quitter.

Une lueur bourgogne sur le sol poudreux attira le regard de la femme. La racine tranchée rampait par terre, d'un mouvement saccadé, tentant de suivre l'arbre dont elle s'était détachée.

Nalo Hopkinson, qui vit à Toronto, est l'auteure de plusieurs oeuvres de fiction spéculative, dont les romans Brown Girl in the Ring (Warner, 1998) et Midnight Robber (Warner, 2000). La nouvelle Whose Upward Flight I Love, dont nous proposons cette traduction, a été publiée dans l'anthologie d'oeuvres brèves Skin Folk (Warner, 2001). Pour plus de détails au sujet de Nalo Hopkinson, consultez son site Web à l'adresse www.sff.net/people/nalo/.

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!