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wayne dunkley : double vision
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Double Vision
L'art des témoignages de Wayne Dunkley
par Ian Samuels, traduit par Sophie Campbell

La rencontre d'oeuvres interactives en ligne me rappelle souvent deux visions contrastées (mais pas nécessairement opposées) d'Internet. À son point culminant, cette « double vision » peut créer des tensions fructueuses qui mènent à de fascinants projets artistiques multicouches, des projets où les deux visions du média - l'une ayant pour point central la communauté et la technologie, l'autre, l'esthétique - s'habitent l'une l'autre tout à la fois. L'étude des projets de témoignages de Wayne Dunkley, artiste torontois des nouveaux médias, a ravivé ce concept en mon esprit, et j'espère qu'il éclairera la discussion au sujet de son travail.

Le concept
D'abord, j'aimerais clarifier ma pensée en ce qui concerne les « visions » de l'art en ligne.

Pour les personnes qu'intéresse la portée culturelle de la technologie, les réseaux ont longtemps représenté une puissante promesse de connectivité sociale. Sous sa forme extrême, cet argument, selon lequel la bande passante unirait l'humanité - « connectant » les gens et permettant de soigner les vieux maux de l'intolérance, du racisme et de l'aliénation en répandant la connaissance des points de vue de l'Autre -, a évolué en une espèce de notion messianique selon laquelle le Net sonnerait la fin (ou le début de la fin) d'une histoire faite de conflits. C'était là chose, pouvons-nous dire, de l'âge pas si lointain (mais presque révolu) de l'innocence « numérutopique ». Sous une forme plus modeste, toutefois, l'argument selon lequel Internet peut fournir aux gens des moyens uniques d'interaction est toujours très présent. On ne peut pas ignorer la myriade de possibilités que la technologie offre : celles de participer, de discuter, d'échanger des opinions (bonnes ou mauvaises) et d'avoir une relation moins unidirectionnelle, de producteur à consommateur, avec des textes et des oeuvres. Voilà ce que j'appellerai la Première vision.

On pourrait aussi avancer que, dans les faits, on bifurque vers des réseaux qui en réalité alimentent - ou nous forcent à prendre conscience de - l'aliénation. Internet, intrinsèquement, met en évidence les limites des modes de narration traditionnels et nous immerge dans les eaux troubles de l'information sans repères, sans carte, sans stratégie ou sans destination préétablie et sans but. Cela en effraie certains, mais constitue également une réalité empreinte de l'espoir du foisonnement des possibilités. Au même titre que les notions non linéaires de la société et du progrès ont gagné du terrain au sein du savoir historique et des études culturelles au cours des dernières années, l'art en ligne a souvent fait de la composition non linéaire une de ses préoccupations centrales. En découlent des projets artistiques qui jouent volontairement avec les problèmes moraux, esthétiques et intellectuels auxquels se heurtent les personnes qui essaient de « se brancher » par la technologie et qui prouvent que le processus est loin d'être simple. J'appellerai ce but de non-linéarité la Seconde vision.

Le contexte
Chacune de ces visions est présente dans l'engagement et le propos de deux personnes qui ont eu une influence artistique majeure sur Wayne Dunkley.

Commençons par Jean Vanier, dont le but avoué en tant que fondateur de l'Arche, un réseau international pour les personnes ayant une déficience intellectuelle, est de libérer « le coeur des tentacules du chaos et de la solitude, et des peurs qui l'incitent à rejeter les autres ». S'il était un artiste dont les oeuvres sont conçues pour l'Internet, on pourrait dire de Vanier qu'il est un apôtre de la Première vision. Comme il n'en est pas un, il est préférable de voir sa pensée comme la version analogique de la Première vision. L'engagement de Vanier envers la communauté est profondément religieux et puise à la source des plus populistes et englobantes traditions chrétiennes. On peut considérer de bien des façons les principes exprimés dans son ouvrage Accueillir notre humanité (réalisé sous la direction éditoriale d'Alain Noël, traduit de l'anglais par Élizabeth-Eudes Pascal, conçu à l'origine pour les Massey Lectures de la CBC, en 1998) - selon lesquels toute personne est une histoire sacrée, la maturité consiste à travailler ensemble, le choix (et la responsabilité de sa propre vie et de la vie des autres) est essentiel, la réflexion sur la vérité et le sens est nécessaire -; mais surtout on pourra considérer qu'ils imprègnent grandement les projets en ligne de Dunkley.

L'idée de témoignages en ligne - une approche de l'interactivité et de l'élaboration des communautés qui invite les participants à rapporter en ligne leurs propres expériences en fonction d'un sujet précis - est aussi présente dans bon nombre des projets de Wayne Dunkley. Il s'agit également d'un élément central de deux oeuvres de la Canadienne Margot Lovejoy, expatriée. Le projet Parthenia (1996) de Lovejoy - une extension de son installation en galerie qui portait, en 1995, le même nom - était consacré à la guérison des plaies de la violence familiale, et son plus récent projet, TURNS (2001), toujours en ligne à www.myturningpoint.com, invite les visiteurs à partager l'histoire des « tournants décisifs » de leur vie. Lorsqu'on compare TURNS et le travail de Dunkley, la correspondance entre les deux artistes est frappante, puisqu'ils semblent viser les mêmes objectifs : l'élaboration d'une histoire ou d'une conscience commune par le biais de l'art, et la création d'un espace interactif qui rende la réflexion - sur ses propres expériences et sur celles des autres - à la fois possible et nécessaire.

Les oeuvres de Lovejoy révèlent la possibilité d'une « cohabitation » des deux visions. TURNS permet aux lecteurs d'afficher des textes, non revus, à propos d'expériences de vie qui les ont transformés, et fournit une application qui permet de concevoir des « cartes de vie » et mettent ces histoires en images. Les projets interactifs qui encouragent la participation et l'intervention du spectateur ne sont évidemment pas nouveaux, et existaient bien avant l'apparition d'Internet. Cependant, l'interactivité qui est celle de TURNS, où les spectateurs fournissent le contenu textuel autour duquel le projet se forme, nous éloigne encore de la vision humaniste traditionnelle de l'artiste comme « producteur » d'une esthétique et du spectateur ou lecteur comme « récepteur ». Ici, l'artiste fournit un canevas, une interface, un point de départ, rien de plus. Ce sont les membres du public qui, grâce à cette interface, ont l'occasion de raconter leur propre vie et de découvrir celle des autres. Cette occasion pousse les participants de TURNS à remettre en question la représentation, notamment le niveau d'authenticité des « histoires » qu'ils peuvent y lire, et surtout la nécessité même que ces histoires soient authentiques.

Dégradation, retrait, désir, suspension
La première oeuvre de Wayne Dunkley que j'ai découverte a été le projet Web primé www.sharemyworld.net, sous-titré The Degradation and Removal of the/a Black Male [la dégradation et le retrait du/d'un mâle noir]. Ce projet a émergé de l'idée de faire jaillir de la participation du public des perspectives partagées. On a distribué à Toronto des affiches sur lesquelles on pouvait voir le visage de l'artiste et, en dessous, une espèce « d'espace d'observation » dans l'énoncé « le ______ » ou « un ______ » , qui encourageait les passants à inscrire leur commentaire. Au début, l'élément en ligne du projet (toujours accessible sur le Web) ne contenait que les photos révélant le destin ultime des affiches (barbouillages et graffiti) et un concept interactif de dévoilement graduel de récits traitant de racisme et d'aliénation, choisis parmi les expériences personnelles de Dunkley. On a ensuite encouragé les visiteurs du site à réagir en envoyant à l'artiste, par courriel, des anecdotes sur leur propre expérience. Peu à peu, l'artiste a finalement ajouté celles-ci au site, d'abord sous forme d'animations interactives, puis de journaux.

L'approche des histoires partagées que Dunkley a adopté pour le projet Degradation and Removal est très différente de celle du projet TURNS, de Margot Lovejoy. L'artiste a dû assumer le rôle de directeur de la rédaction, mettant en forme les histoires qui lui étaient proposées, tentant de découvrir l'essentiel du récit en fonction d'un processus semblable à celui du sculpteur qui « libère » une figure d'un bloc de pierre. Il a compilé les résultats en une élégante disposition, ciselée avec soin, afin que les visiteurs puissent facilement aborder l'oeuvre. À vrai dire, l'esthétique du texte et de l'image de Wayne Dunkley semble avoir été grandement influencée par le besoin de créer un site Web qui fonctionne en tant qu'espace d'interaction. Sa méthode de sélection des histoires reflète aussi une volonté d'inclusivité qui va au-delà des frontières sociales. Cette méthode a réussi à faire valoir qu'il y a de nombreuses facettes aux problèmes qui émanent des notions de « race » et que ceux-ci dépassent l'expérience des minorités visibles pour toucher tous les membres de la société.

Dans cette perspective, le projet Degradation and Removal est un exemple concret et parfait de la Première vision, en ce sens qu'il concerne en grande partie la connectivité sociale. De plus, étant donné que les connexions ainsi que la filtration des connexions et des histoires se font par le biais de l'esthétique de Dunkley, une bonne part du projet se révèle nécessairement comme non linéaire, un élément fondamental de sa composition. Même s'il y a énormément d'instructions, aucun ordre ne doit absolument être suivi, et aucun message final ni aucune morale récapitulative ne sont livrés. La structure non linéaire qui permet à la première vision d'émerger si clairement met également en oeuvre la Seconde vision, indubitablement.

On trouve la même fascinante tension dans Le désir d'un chez-soi, un projet de collaboration sous la direction artistique de Wayne Dunkley, lancé à la mi-février dans le site d'HorizonZéro. Cette fois, la recherche d'éléments centraux de l'expérience humaine a poussé l'artiste à faire de la poésie le germe du projet.

Le désir d'un chez-soi, comme Degradation and Removal, constitue un lieu d'échange, un contexte propice aux rencontres. De bien des façons, on semble avoir porté plus d'attention au minimalisme, à l'élégance et à la concision de cet espace, malgré d'impressionnants éléments graphiques et animés. (Mon écran préféré présente un horizon de nuit; la lune, à la manière d'un projecteur, illumine au passage le poème de Wayne Dunkley.) Une douce musique d'ambiance (ou parfois des sons à la limite de ce que la plupart des gens considèrent de la musique) accueille les visiteurs dans cet espace. De plus, quand on navigue dans cet objet virtuel, on constate que sa non-linéarité est plus prononcée que celle de Degradation. La quantité de dispositifs interactifs (lesquels sont presque des jeux) que le visiteur peut y explorer est plus importante. La Seconde vision se fait ici plus intense. Cela a pour conséquence que la Première vision - celle d'un espace qui absorbe le spectateur et lui donne une envie presque irrésistible de partager son expérience - se fait aussi plus intense.

L'interaction avec Le désir d'un chez-soi m'a donné hâte au prochain projet de Dunkley : Diaries of Suspension [journaux de suspension]. D'après l'artiste, ce projet rassemblera une série d'entretiens au sujet du sentiment de « dislocation » que vivent souvent les immigrants - la sensation d'être « suspendu » entre deux endroits, deux cultures, deux réalités. Ces entretiens prendront la forme d'un ensemble d'histoires à renvois recoupés; il sera possible pour le spectateur de passer d'une histoire à une autre à un point où celles-ci traitent d'un même thème. Le projet remettra en question la notion « d'appartenance de l'expérience ». D'ailleurs, comme toutes les oeuvres de l'artiste, Diaries fera ressortir l'aspect commun des expériences en question, dans une réflexion qui dépasse le cadre traditionnel de la pensée et de la résonance.

Si on se fie à la progression de son travail jusqu'à maintenant, les projets d'espaces partagés de Wayne Dunkley seront de plus en plus prenants, et son utilisation des deux visions, de plus en plus enthousiasmante et riche d'enseignements. La croissance de ces espaces pourrait continuer d'offrir une « double vision » prometteuse de la manière dont on peut se servir d'Internet pour explorer certains des territoires les plus douloureux et les plus âpres de l'expérience humaine. Il sera intéressant de voir où l'artiste se dirigera par la suite.

Ian Samuels est auteur. Il vit et travaille à Calgary. Ses textes ont été publiés entre autres dans les périodiques dANDelion, Open Letter et The Capilano Review, et ont été réunis dans Side/Lines: A New Canadian Poetics (Insomniac Press, 2002). Son premier recueil de poésie s'intitule CABRA(Red Deer Press, 2000). Il en a récemment terminé un deuxième. ---

Liens
Sharemyworld.net
[http://www.sharemyworld.net]

Margot Lovejoy
[http://www.margotlovejoy.com]

TURNS
[http://www.myturningpoint.com]

Parthenia
[http://www.parthenia.com/]

Vanier: Becoming Human
[http://http://www.anansi.ca/titles.cfm?pub_id=1]

L'Arche
[http://larchecanada.org/]

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