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nanoscience : Ramener la nanotechnologie à des proportions humaines
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Ramener la nanotechnologie à des proportions humaines
Le vrai, le faux et le méconnu de la nanoscience
par Tom Keenan, traduit par Ève Renaud

Au milliardième de mètre, nous entrons dans un monde qualitativement différent de celui que nous connaissons. À l'échelle nanométrique, par exemple, les particules d'or - si on pouvait les voir - auraient une teinte rouge, puisque leur interaction avec la lumière serait différente. Des superpaliers pratiquement libres de friction deviennent théoriquement envisageables parce que, à l'échelle atomique, les creux et les bosses des surfaces sont incommensurables et exempts de frottements indus.

Des transformations similaires semblent secouer le cerveau de quelques scientifiques sérieux qui se mettent à penser à l'échelle nanométrique. Dans une langue généralement réservée aux publicités éclair d'Internet, Ralph Merkle [www.merkle.com], cryptographe réputé, évoque la capacité éventuelle de la nanotechnologie de « renverser le processus de vieillissement ». Peut-être. Mais nous sommes loin de comprendre suffisamment l'horloge biologique pour construire un dispositif qui, peu importe sa petitesse, pourra inverser le sens des aiguilles.

Bien sûr, la nanotechnologie fera des miracles et la plupart des spécialistes conviennent que la médecine sera au premier rang de ces innovations (nous ne sommes pas loin des os et des tissus synthétiques), et suivront les matériaux d'usage quotidien (des pare-chocs plus forts et plus légers, par exemple). Elle va sans contredit nous aider à dépister le cancer, en grande partie grâce à une découverte récente du docteur Vadim Backman [www.bme.northwestern.edu/faculty/fac_core_backman.shtml] de la Northwestern University : avant même de devenir cancéreuses, les cellules font des choses visibles à l'échelle nanométrique. Backman cherche donc les marqueurs biologiques avant-coureurs de la carcinogenèse. Tout le monde, il va sans dire, lui souhaite la meilleure des chances.

Il y a certes déjà des accomplissements louables - voire nobélisables -, mais qui ne justifient tout de même pas l'excitation nanoesque observée chez certains, qui devraient pourtant bien être plus prudents. Le commerce y est évidemment pour quelque chose, la particule « nano » ayant été pendant un temps une sorte d'incitation subliminale se traduisant par « achetez nos actions dès maintenant, crétins! ». Dans un article paru récemment dans le New Yorker sous le titre Bring On the Nanobubble [www.newyorker.com/talk/content/?040315ta_talk_surowiecki], James Surowiecki rappelle l'hystérie similaire déclenchée par les suffixes « tron » et « tronics » au début des années 60, jusqu'à l'effondrement des marchés en 1962, quand les investisseurs ont largué leurs actions troniques. Le motif s'est répété avec des termes allant de « silicon » à « point com », et il semble bien que déjà « nano » soit venu et sera bientôt vaincu. Les investisseurs n'ont-ils pas récemment puni les nanoptimistes du NASDAQ, de Nanogen (NGEN) à Nanometrics (NANO)?

L'un des rares gagnants assurés du volet commercial de la nanotechnologie sera ce bon vieil IBM. Big Blue possède en effet des brevets qui lui réservent les droits de propriété intellectuelle sur des masses d'éléments et dispose de tout l'argent qu'il faut pour les conserver bien à l'abri jusqu'à ce qu'ils soient utiles. C'est chez lui qu'ont été inventés quelques nano-outils de base comme le microscope à effet tunnel et le microscope à force atomique. Déjà, en 1989, les IBMistes avaient réussi le plus petit des graffitis : les initiales de la société en 35 atomes de xénon. La société possède maintenant un disque dur appelé Millipede, dont la capacité repose sur la microscopie à effet tunnel [www.research.ibm.com/resources/news/20020611_millipede.shtml]. Selon un communiqué de presse qui laisse pantelant, le Millipede pourra stocker « mille milliards d'octets par pouce carré, soit 20 fois plus que le dispositif de stockage magnétique le plus dense à ce jour ». Pour le cas où votre esprit saisirait mieux ce que vous pouvez vraiment voir, sachez que cela représente 25 000 000 de pages de texte écrit emmagasinées sur une surface grande comme un timbre-poste.

Mais qui donc lira ces lignes de texte? Question intéressante. Sûrement pas nous, pauvres mortels. Bill Joy, chercheur principal chez Sun Microsystems, a semé la terreur en avril 2000 en faisant paraître dans Wired Magazine un essai intitulé Why the Future Doesn't Need Us [www.wired.com/wired/archive/8.04/joy.html]. M. Joy fabrique peut-être de remarquables ordinateurs, mais il est triste de voir qu'il doit faire appel à tout un répertoire, depuis le Unabomber jusqu'au Borg de Star Trek, pour tenter de nous convaincre que le génie génétique et la nanotechnologie vont nous reléguer aux oubliettes de l'évolution. Il a toutefois un argument de poids : « si notre propre extinction est le résultat probable, voire envisageable, de nos progrès technologiques, ne devrions-nous pas faire preuve de la plus grande prudence? ».

Mais oui, bien sûr, M. Joy. Si nous pouvions lancer un nanorobot capable de dépister un futur cancer, le ferions-nous? Il existe déjà des tests génétiques et radiologiques à grande échelle capables de prédire décemment comment nous échapperons à la spirale mortelle. Pourquoi ne se presse-t-on pas aux portes pour savoir? Parce que l'information risque de tomber entre les mains du gouvernement, de notre assureur ou d'un employeur prospectif, peut-être? Nous n'avons pas encore assez réfléchi aux aspects juridiques et éthiques du nanodiagnostic et de la nanomédecine. Des lois régissent les implants mammaires et même le stockage des données génétiques, mais qui surveille la nanotechnologie?

Au Canada, un groupe au moins ouvre les yeux sur la nanotechnologie. Il s'agit du ETC group [www.etcgroup.org], établi à Winnipeg. Ce groupe de pigistes consacré à la critique sociale, qui s'est déjà fait les dents sur les aliments génétiquement modifiés, souligne que des produits et des procédés nanotechnologiques sans précédent sont déjà utilisés à grande échelle dans l'environnement, sans réglementation ni contrôle. Pourtant, tellement de choses pourraient mal tourner lorsqu'il s'agit de la nanotechnologie!

Par exemple, qu'arriverait-il s'il y avait quelqu'un qui créait des nano-insectes mangeurs d'acier et qu'il les lançait sur les ponts? Si de méchantes nanomachines s'enfuyaient du laboratoire et se reproduisaient à l'infini? Et si la machine devenait plus brillante que l'être humain, serait-il légal ou éthique de l'empêcher de fonctionner?

David Forrest aborde le sujet de manière assez intéressante dans un rapport du Foresight Institute [www.foresight.org], qui se veut une sorte de « terrain neutre » où on discute de nanotechnologie. Foresight est l'un des rares groupes de réflexion qui s'inquiètent des implications profondes du domaine. À sa tête, nul autre que ce bon vieux champion (quoiqu'âgé de moins de moins de 50 ans) de la discipline : K. Eric Drexler - titulaire du tout premier doctorat de nanotechnologie moléculaire du MIT -, qui a écrit en 1986 Engines of Creation: The Coming Era of Nanotechnology (maintenant accessible gratuitement sur Internet [www.foresight.org/EOC/index.html]).

Bien entendu, la réglementation de la nanotechnologie pourrait s'avérer futile à long terme. Des spécialistes estiment en effet que la nanotechnologie sera si puissante et si rentable que toute tentative de réglementation la poussera dans la clandestinité ou vers des « paradis nanotechnologiques » loin des États de droit. D'un voyage aux frais de la princesse vers une petite île tropicale, peut-être ramènerez-vous un bronzage de rêve et votre propre nanorobot réparateur cellulaire, ni vu ni connu.

Mais attention : qui donnera les instructions à votre robot intérieur? Tout comme les pirates apparus dans le sillage des ordinateurs, les nanopirates sont peut-être déjà tapis dans l'ombre. Risque-t-on de voir un William H. Gates III perfectionné grâce à la nanotechnologie tourner soudainement de l'oeil pendant une démonstration de Windows 2050, parce que quelqu'un, dans la salle, aura piraté son nanostimulateur cardiaque? En passant, les spécialistes croient que tout ce qui mesure moins de 100 nanomètres échappe à la surveillance du système immunitaire humain. Ne comptez donc pas sur vos lymphocytes T pour neutraliser un nanorobot qui s'écarterait du droit chemin. Si la paranoïa vous gagne, rassurez-vous : le ministère américain de la Défense n'est que le second bailleur de fonds de la recherche en nanotechnologie aux États-Unis (après la Science Foundation). Mais c'est sans compter le nombre inconnu de projets de nanotechnologie lancés par la « communauté du renseignement ». Maintenant, ça y est : c'est le moment de vous inquiéter.

Mais peut-être pas, finalement. Qui sait si la nanotechnologie ne va pas exaucer votre voeu ultime : la vie éternelle. Le scientifique Ralph Merkle ne croit pas qu'à la nanotechnologie. Il croit aussi que, dans l'optique de la technologie contemporaine, nombre de nos chers disparus ne sont finalement qu'en phase terminale. Son site Web [www.merkle.com] nous rassure : « la contre-expertise future d'un médecin - qui aura accès à une technologie médicale fondamentalement meilleure, fondée sur une nanotechnologie parvenue à maturité - nous permettra d'éviter dès lors l'erreur désagréable d'enterrer un être vivant ». Son plan, issu de la cryogénie, consiste à geler les gens pendant un siècle dans l'espoir que les médecins de l'avenir puissent les remettre sur pied. Merkle est directeur de l'Alcor Life Extension Foundation [www.alcor.org], un organisme établi en Arizona qui abrite actuellement 59 âmes en suspens dans l'azote liquide, à 196 degrés Celsius sous zéro. Selon le site Web d'Alcor, « la plupart des gens paient leur cryogénisation avec l'argent de leur police d'assurance-vie ». La société recommande de souscrire à une police de 120 000 $ US pour préserver tout votre corps ou de 50 000 $ s'il vous suffit de reprendre vie sous forme de tête seulement.

Bref, la nanotechnologie est devenue une pseudoreligion, avec ses prêtres (Drexler et Merkle), ses livres saints (Engines of Creation) et ses temples (l'imposant complexe d'Alcor, en Arizona). Elle offre la vie éternelle aux vrais croyants, et subit tout juste ce qu'il faut de harcèlement de la part des sceptiques pour resserrer les liens de la congrégation. Mais dites : si on arrive à sculpter les atomes, peut-on remplir une église de fidèles? Peut-être... Mais ne vendez pas la peau de l'ours...

Une chose est sûre : la nanotechnologie va bouleverser les procédés de fabrication, la médecine et les esprits. Nous comprenons à peine l'objet (matériaux intelligents, la thérapie moléculaire), les moyens (microscopes à force atomique et outils de construction atomiques spécialisés), voire l'ère (à plus ou moins brève échéance) de la nanotechnologie. Mais les questions les plus graves, celles que nous commençons à peine à comprendre seront : Pourquoi? Pourquoi pas? Et... pour qui?

Thomas P. Keenan (ISP, CISSP) est un professeur, un communicateur et un journaliste scientifique primé de la Faculté de formation continue de l'Université de Calgary. Il est aussi professeur auxiliaire au département d'informatique de l'Université de Calgary et associé à l'Asian Institute of Technology de Bangkok. Pour avoir une meilleure idée de ses écrits, consulter son site web www.ucalgary.ca/~keenan/.

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