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architectures : Avant-projets pour demain
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Avant-projets pour demain
Trois perspectives sur les nano-architectures imminentes
par Candice Hopkins, Gregor Wolbring et Joanna Berzowska, traduit par Ève Renaud

Architectures mémorielles
Joanna Berzowska, sur la future nanotechnologie au service du souvenir

Les technologies numériques nous permettent de saisir, de sauvegarder et de cataloguer une quantité toujours croissante d'informations nous concernant, comme des images fixes ou mobiles, du son ainsi que des textes sous forme de courriels, de chroniques en ligne et d'historiques de recherche sur le Web. L'environnement informatique d'immersion de l'avenir deviendra une solide infrastructure capable de conserver la trace de nos expériences au moyen de capteurs disposés en réseaux ubiquitaires qui consigneront tous les aspects de nos activités.

Parallèlement, les scientifiques reçoivent des sommes croissantes pour mettre au point des techniques comme les « agents de souvenir » et les assistants numériques qui conserveraient la trace de nos rendez-vous, de nos engagements et des détails importants de notre vie. Songez à la popularité qu'aurait une application de l'informatique prête-à-porter qui aiderait l'utilisateur à se rappeler les visages et les noms des gens qu'il rencontre et qui permettrait de consulter toutes les données sur les rencontres antérieures et l'information pertinente sur le Web. La recherche logicielle sonde aussi la voie des auxiliaires mnémoniques multimodaux, de la reconnaissance des contextes, de la modélisation des styles de vie, de la narration personnelle et celle du travail coopératif informatisé. À cela se combine le volet matériel de la recherche, où des réseaux de capteurs ubiquitaires et de dispositifs portables enregistreraient tous les événements de la vie d'une personne.

Nous éprouvons le besoin pressant de suivre, voire de maîtriser, ce monde de plus en plus saturé d'informations. Pour accéder toujours aisément aux données sauvegardées, il nous faut déployer des dispositifs accrus de mise en mémoire et des architectures de calcul réparties, enrichies et omniprésentes.

La nanotechnologie promet d'améliorer notre vie en intégrant des fonctionnalités évoluées aux objets et aux contextes quotidiens. Des surfaces augmentées, saturées de nanorobots sensibles au contexte, pourraient mémoriser notre agenda et nous rappeler les rendez-vous urgents au moyen d'affichages ambiants.

Des nanorobots spécialisés pourraient éventuellement scruter nos corps et consigner nos paroles. Mieux que des caméras, ils enregistreront et reproduiront nos souvenirs, ces précieux moments si vulnérables au temps. Des scientifiques de l'Université de Cambridge ont d'ailleurs déjà fait la démonstration d'un dispositif de stockage nanotechnologique proche de la limite théorique des mémoires électroniques pouvant emmagasiner et extraire des données à des vitesses incroyables, au prix d'une alimentation minimale en puissance.

Ce nanorobot à mémoire enrichie, gros comme une poussière, pourrait mémoriser la position de nos atomes dans l'espace avec une précision telle que la reproduction en serait presque tangible. Nous pourrions ressentir des moments passés et, pourquoi pas, en faire une expérience corporelle lucide. Nous pourrions littéralement revivre le passé. Qui sait si les nanorobots ne seront pas assez perfectionnés pour enregistrer nos émotions et nos rêves et éprouver une relecture future?

Non seulement ces objets et ces surfaces consigneraient nos pensées et nos émotions, mais ils les communiqueraient. Nous pourrions communiquer et transmettre nos sentiments et nos souvenirs grâce à nos architectures intérieures.

La quantité des données et l'infrastructure de capteurs qu'il faudra pour concrétiser cette vision lancent à elles seules de nombreux défis à la science informatique. Comment extraire des connaissances utiles de ces données? Comment les utiliser efficacement? Comment présenter efficacement les souvenirs et les connaissances aux différents types d'utilisateurs? Comment, sur le plan matériel, stocker à long terme ces souvenirs numériques?

Comment se prémunir contre les usages intrusifs et subversifs? Combien de temps faudra-t-il avant que ces technologies qui stockent et transmettent nos souvenirs deviennent des technologies de surveillance? Comment allons-nous redéfinir la vie privée? Comment la protégerons-nous?

Mais surtout, quand pourrai-je oublier cette nuit oblitérée de ma mémoire par le temps, mais que mon lit me rappelle sans cesse?

Joanna Berzowska est professeure adjointe de présentation graphique et de traitement numérique des images et du son à l'Université Concordia. Son travail multidisciplinaire englobe les textiles électroniques, la technologie portable, les aliments conducteurs et les interfaces souples. Son travail sur les architectures à capacité mémorielle est aussi présent dans la section de ce numéro d'HorizonZéro consacrée au projet collectif de la maison nanotechnologique de demain.

Architectures nomades
Candice Hopkins, sur la nanotechnologie et la réalisation des rêves irréalisables de la Nouvelle-Babylone de Constant

« Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé, mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire. »
(Italo Calvino, Les villes invisibles, Le Seuil, 1974)

En 1956, l'artiste néerlandais Constant Nieuwenhuys (connu plus tard sous son seul prénom de Constant) a entrepris de conceptualiser un nouveau type d'environnement urbain, un projet qui allait l'absorber pendant dix-huit ans. Sa Nouvelle-Babylone est sa version de la ville planétaire de l'avenir, un lieu habité par les nomades futurs, qui, dégagés des limites matérielles et conceptuelles du travail, seraient libres de créer dans leur pratique de la vie contemporaine. La ville ferait écho à cette mobilité, sa structure mouvante s'adaptant à ses habitants. Cet état de changement perpétuel se manifestait d'ailleurs dans les interprétations délibérément inconstantes de la Nouvelle-Babylone, l'un de ses traits les plus caractéristiques étant en effet qu'elle ne peut être représentée1. La Nouvelle-Babylone serait une ville en constante fluctuation. Elle existerait partout et nulle part à la fois et ne se trouverait ni dans le passé ni dans l'avenir.

La Nouvelle-Babylone est une réaction à la rigidité de l'environnement bâti de l'époque, dont Constant et d'autres, à la suite de Georges Bataille, jugeaient qu'elle étouffait la société et représentait, au bout du compte, la gardienne de l'ordre social2. Sans formation officielle en architecture, Constant a créé une ville qui échappe à toute balise. Il l'a d'abord concrétisée en modèles élaborés à partir de dessins, puis, plus tard, de diagrammes (qu'il appelait symboles) élaborés à partir de photos. Il a coupé et rassemblé les photos en grappes, en secteurs et en réseaux de feuilles vierges, l'arrière-plan vide évoquant cette capacité qu'a la ville d'exister partout.

L'architecture mobile est l'une des formes les plus anciennes de l'environnement bâti. Les Indiens des plaines, par exemple, avaient reconnu la potentialité de ce détachement : la plus grande particularité de leurs maisons était leur impermanence. Cette impermanence leur permettait de s'adapter aisément au changement social et environnemental. Cette mobilité géographique apparaît encore comme une source de liberté. Les autos-caravanes et les caravanes classiques, commercialisées pour la première fois dans les années 20, font toujours office d'architecture de l'évasion. Des artistes contemporains, comme Andrea Zittel, s'en sont approprié la forme, croyant que « le seul moyen de vraiment se libérer est peut-être de se glisser dans les failles de systèmes prescripteurs plus vastes3 ».

L'échappée de Constant dans l'architecture nomade coïncide avec ce que l'historien de l'art Benjamin Buchloh a assimilé au retour « aux divers primitivismes de la première partie du XXe siècle : l'enfant, l'art brut, l'imaginaire non occidental », dont témoigne le travail de Constant et de ses collègues, membres de Cobra et, plus tard, de l'Internationale situationniste4. Le groupe considérait ces gestes, y compris le nomadisme, comme subversifs et l'itinérance comme une source de liberté5. Pour Constant, l'architecture incarnait la possibilité d'une révolution.

Le climat actuel incite à se demander si l'architecture représente toujours ce potentiel. Les progrès de la nanotechnologie permettront peut-être de réaliser des structures semblables à celle de la Nouvelle-Babylone. Après tout, l'un des effets les plus immédiats de la nanoscience est d'ordre matériel : les propriétés d'un matériau réduit à ses particules nanométriques peuvent changer de façon spectaculaire. Mais cette possibilité même appelle la prudence. Quelles sont les conséquences de la réalisation d'un projet jusqu'ici irréalisable? La Nouvelle-Babylone est-elle révolutionnaire précisément parce qu'elle est impossible à construire? On ne saurait envisager les effets éventuels de la nanotechnologie sur l'architecture sans se poser ces questions. Puisque les matériaux risquent d'être profondément transformés à cette échelle, notre conception même de l'environnement bâti pourrait changer à jamais et alors révéler le besoin même de stabilité.

Candice Hopkins est conservatrice en résidence à la Walter Phillips Gallery, à Banff. Titulaire d'une maîtrise ès arts du Center for Curatorial Studies du Bard College de New York, elle a conçu des expositions pour Faye HeavyShield, Elaine Reichek, Jimmie Durham et David Hammons. Elle sera bientôt publiée dans Making a Noise ainsi que dans Transference, Tradition, Technology: Native New Media Exploring Visual and Digital Culture, tous deux sous les auspices de la Walter Phillips Gallery.

Notes:
1. À ce sujet, Thomas McDonough souligne que « toute maquette de cette ville déroute le projet en insistant précisément sur ce qui doit être invisible, c'est-à-dire à peine un cadre délimitant les activités variées et spontanées de ses habitants ». The Activist Drawing: Retracing Situationist Architectures from Constant's New Babylon to Beyond, Massachusetts, The Drawing Center et MIT Press, 2001, sous la direction de Catherine de Zegher et de Mark Wigley.

2. Ibid.

3. Allan McCollum, Andrea Zittel in Conversation with Allan McCollum dans Andrea Zittel; Diary no 01, sous la direction de Simone Vendrame, Milan, Tema Celeste Editions, 2002.

4. Voir The Activist Drawing. Cobra, en activité de 1948 à 1951, a été conçu en réaction au surréalisme. Ses membres, dont Constant, Asger Jorn et André Breton, croyaient que le jeu - soit l'action expressive et spontanée des enfants - pouvait servir de modèle à la révolution politique. À la mort de Cobra, les membres, auxquels se sera joint Guy Debord, créeront l'Internationale situationniste (IS) en 1957 et, ce faisant, redéfiniront notre compréhension de l'activisme politique.

5. Le projet de la Nouvelle-Babylone de Constant a précédé Nomadology: The War Machine de Deleuze et Guattari de près de deux décennies.

Architectures universelles
Gregor Wolbring, sur la convergence de la nanotechnologie et l'éthique de l'identité du moi

La nanoscience fait émerger un nouveau paradigme, celui de la convergence de technologies différentes à l'échelle nanométrique : nanotechnologie, biotechnologie et biomédecine, technologie de l'information et cognitivisme. Cette convergence répond d'ailleurs au sigle NBIC, pour nano-bio-info-cogno.

Gouvernements et universités voient dans cette confluence un énorme potentiel. La National Nanotech Initiative [www.nano.gov] américaine prévoit des applications NBIC dans des domaines comme l'énergie, l'environnement, l'eau, le militaire, la mondialisation, l'agriculture, l'exploration spatiale et la santé. On claironne déjà l'amélioration du rendement humain en matière d'efficacité au travail, d'apprentissage, de capacités sensorielles et cognitives, de créativité individuelle et collective, cette dernière étant facilitée par de nouvelles techniques de communication, notamment, l'interaction de cerveau à cerveau et l'interface homme-machine1.

On se demande dès lors ce qu'on peut attendre des NBIC. En quoi ses avancées influent-elles sur la perception de soi, l'identité du moi et notre qualité de vie? Et de là : quelle est l'incidence des NBIC sur l'identité du moi des personnes dites handicapées et celles dites non handicapées2?

La perception que les personnes handicapées ont d'elles-mêmes suscite plusieurs formulations théoriques. Certaines se considèrent peut-être comme des personnes ayant un problème médical intrinsèque et donc subnormales et naturellement déficientes. D'où leur désir d'utiliser les NBIC pour réparer leurs corps et l'ajuster aux normes physiques (par exemple, une personne amputée utilisant des membres artificiels). Appelons ce concept l'identité médicale 3, montrant par là l'hypothèse sous-jacente qui veut que l'état de la personne doive être corrigé au moyen des nouvelles technologies.

Mais la personne handicapée peut aussi se voir comme une variation d'être qui éprouve des difficultés du fait de ne pas être acceptée par la société et qui souhaite recourir aux outils NBIC pour modifier son environnement physique et ne plus devoir changer sa propre identité physique, sa réalité biologique. Parlons alors d'une identité de justice sociale 4 qui voit dans le handicap un problème de droits humains appelant un recours en droits humains et pose dès lors les NBIC comme un outil d'adaptation de l'environnement plutôt que de la personne.

Jusqu'ici, l'hypothèse générale veut donc que nous puissions « arranger » la sous-normalité suffisamment pour répondre à la norme que constitue la personne non handicapée, et ce, pour rendre tout le monde non handicapé et « normal ». Or, les NBIC font de plus en plus miroiter la possibilité de réparer le corps handicapé au point où il dépassera la norme (en donnant par exemple à la personne amputée des jambes bioniques superpuissantes). Mais si une personne handicapée peut enrichir son répertoire de nouvelles aptitudes, la personne qui ne l'est pas pourrait bien vouloir bénéficier des NBIC pour s'améliorer. De fait, les transhumanistes non handicapés sentent déjà que les NBIC pourraient un jour les libérer du carcan de leurs gènes, voire du carcan de leur corps biologique. Parlons d'une éthique d'identité transhumanistes 5 qui, on peut le penser, conduira à une course folle aux capacités, à la productivité et à la concurrence entre individus, voire entre nations - ainsi qu'à un glissement progressif vers le rehaussement global des normes.

Actuellement, la recherche sur les NBIC promet surtout aux personnes handicapées des solutions médicales futures et, de plus en plus, des solutions transhumanistes. Entre-temps, nul mouvement ne semble préconiser des solutions de justice sociale, de sorte que les futures personnes handicapées pourraient être forcées de choisir la voie médicale et transhumaniste, faute d'autres solutions.

Mais si cette éthique de justice sociale pouvait se matérialiser dans l'architecture domestique de l'avenir? Le projet Mind Over Kitchen, conçu par les auteurs et artistes Ruth West et Myron Campbell en vue de la maison nanotechnologique de demain (décrite dans ce numéro d'HorizonZéro), fait la démonstration d'un produit NBIC, soit une interface cerveau-machine qui commande les fonctions d'une cuisine conçue pour profiter également à tous et à chacun, sans creuser de fossé NBIC en ce qui concerne leurs capacités. Il s'agit donc d'une tentative sans équivoque de design universel [www.design.ncsu.edu/cud]. Il pourrait s'agir de justice sociale si le dispositif en question était facultatif ou aisément déposable (cette dernière possibilité étant peut-être préférable), ou d'une approche transhumaniste si l'interface en question n'était pas facultative (une situation qui entraîne des problèmes qui sortent du cadre du présent exposé). Mais la pire application des NBIC serait l'ajout de fonctions technologiques dont l'utilisation domestique exigerait certaines capacités physiques, par exemple des fonctions activées par la voix exigeant la maîtrise de la voix. Il faut au contraire nous efforcer de concevoir des babioles qui renforcent l'autonomie de toute la gamme des attributs de l'être humain physique.

Gregor Wolbring est biochimiste et professeur agrégé adjoint de bioéthique à la University of Calgary et à la University of Alberta en plus d'être membre du conseil de direction de la Commission canadienne pour l'UNESCO. Il est fondateur et chef de la direction du International Centre for Bioethics, Culture and Disability (www.bioethicsanddisability.org).

Notes:
1. Converging Technologies for Improving Human Performance: Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science, rapport rédigé sous la direction de Mihail C. Roco et William Sims Bainbridge, Arlington, Kluwer Academic Publishers, 2002. Version anglaise en ligne, http://wtec.org/ConvergingTechnologies. Voir aussi le site du colloque annuel NBIC Convergence www.infocastinc.com/nbic/nbichome.

2. Pour une analyse plus approfondie de ces questions, voir Gregor Wolbring. Science and Technology and the Triple D (Disease, Disability, Defect), www.bioethicsanddisability.org/nbic.html.

3. Gregor Wolbring. « Disability rights approach to genetic discrimination », Society and Genetic Information: Codes and Laws in the Genetic Era, Central European University Press, 2004, sous la direction de Judit Sandor. Voir aussi Gregor Wolbring. « NBIC, NGO society, and three types of disabled people », article écrit pour le colloque intitulé Within and Beyond the Limit of Human Nature, qui a eu lieu du 12 au 16 octobre 2003, à Berlin, en Allemagne. Version anglaise www.bioethicsanddisability.org/boell.html.

4. Ibid.

5. Ibid.

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