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architectures : La maison du futur
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La sphère publique, la sphère privée et l'invisible
Pistes de réflexion pour les architectes de la maison nanotechnologique de demain
par Michele White, traduit par Sophie Campbell

Au cours des dernières années, la maison est devenue le centre de débats concernant la représentation sexuelle, la politique du corps et l'espace public mis en rapport avec l'espace privé. HorizonZéro a invité Michele White à partager sa réflexion sur les six projets en chantier créés par des équipes d'artistes et de scientifiques pour notre section interactive, la maison nanotechnologique de demain, que l'on peut consulter dans le présent numéro. La réponse de Michele White pose le défi de l'intégration d'une pensée critique relative au concept de « maison » selon les visions que nous nous formons des nanoarchitectures de demain.

Le présent article cherche à mettre en lumière certaines questions et critiques que soulèvent les projets de maison nanotechnologique de demain présentés dans ce numéro d'HorizonZéro. Je m'intéresse aux conséquences politiques de la fusion des nouvelles technologies et de la maison. Par exemple, on a souvent émis l'hypothèse que la technologie ne faisait pas partie de la sphère « privée » de la maison, où, croyait-on, les corps, les désirs et les relations étaient dérobés aux regards extérieurs. Toutefois, la maison est aussi un lieu où les puces d'ordinateur et les autres technologies intelligentes sont intégrées dans les appareils, et où on utilise des technologies chimiques de pointe. Dans leur traitement des aspects technologiques de la maison, les équipes ont adopté des positions plutôt utopistes. De plus, bon nombre des propositions pour la maison nanotechnologique laissent croire que les technologies incluent des possibilités transformatives. Au cours de l'évolution de ces importants projets, l'enthousiasme pour les avancées technologiques de même que la peur de celles-ci devraient être accompagnés de considérations critiques sur les façons qu'ont les concepts traditionnels de maison et de corps pour se renouveler grâce aux nouvelles technologies.

Des idées que mettent de l'avant certains des projets de maison nanotechnologique - par exemple, que de nouvelles technologies ménagères pourraient atteindre les objectifs « universels » de libérer l'individu des tâches ingrates et de lui laisser plus de loisirs - se rapportent aux descriptions des années cinquante de la maison de rêve. En effet, dans les maisons idéales de la banlieue américaine d'après-guerre, on « encourageait l'utilisation de restrictions assurant l'homogénéité des quartiers1 » et on protégeait soi-disant les femmes et les enfants en les retenant dans des maisons privées2. Les féministes qui ont écrit sur cette période soulignent que les technologies ménagères ont renforcé plutôt qu'elles ont brisé les idées de la normativité du corps et de la dichotomie homme/femme. Le modèle de la maison traditionnelle isolée « exigeait qu'on y consacre un temps et une énergie démesurés3 ». En conséquence du perfectionnement des appareils et des produits, on s'attendait des femmes qu'elles apportent au foyer une propreté plus élevée que jamais4.

Le fait qu'on décrive la maison nanotechnologique comme un lieu réseauté a aussi un lien avec Internet et avec l'informatique sans fil, que les médias décrivent comme étant des objets nous permettant d'économiser du temps et nous libérant du lieu de travail, et ce, même si les possibilités de communication constante encouragent les gens à être disponibles partout et en tout temps5. Ainsi, il est difficile de considérer la maison et le lieu de travail comme des environnements séparés; pourtant, on continue de parler des nouvelles technologies en termes d'espaces publics et privés. Un récent appel de textes décrivait le Web comme un « espace public largement utilisé6 ». Ce genre de rhétorique au sujet des espaces public et privé a eu un effet considérable sur notre perception des technologies Internet.

Lauren Berlant, Nancy Fraser, Carole Pateman et d'autres féministes ont fait remarquer que l'association de la maison à la sphère privée empêche les critiques concernant l'expérience domestique, renforce les conceptions traditionnelles du corps et rend celui de certaines femmes invisible. Selon Mme Pateman, la distinction entre le public et le privé constitue le plus grand obstacle à l'égalité des sexes7. Des féministes ont signalé que « la subordination de la femme est [...] appuyée par la différenciation entre l'espace public et l'espace privé en soi », qui a entre autres masqué le corps et les choses sexuelles à la vue du public8. La conception spatiale de la maison individuelle cache aussi le corps et renforce l'existence traditionnelle de sphères sexuelles distinctes9.

L'intégration de la nanotechnologie à la maison peut rendre l'utilisation que font les femmes de la technologie plus difficile à déceler. On doit faire ressortir et documenter le travail effectué, parce que la nanotechnologie est indécelable à l'oeil nu. Si on porte attention à la manière dont la séparation entre les domaines du privé et du public crée des catégories sociales et si on met en évidence la façon dont les processus en apparence publics de la nanotechnologie sont intégrés à la maison, on se rend compte que la division entre les deux pôles est trouble. La position qu'occupe la nanotechnologie dans « une zone à la frontière du royaume des molécules et des atomes individuels [...] et du macromonde10 » remet en question la dichotomie des sexes et les autres structures qui définissent les positions sociales, parce qu'on « perçoit généralement la zone privée et la zone publique comme distinctes l'une de l'autre11 ». Les processus nanotechnologiques qui utilisent le toucher (par exemple, le tactoscope) ou la combinaison (par exemple, la manipulation de molécules) amenuisent aussi les frontières entre les différents concepts. Nombre des propositions des équipes d'artistes et de scientifiques pour la maison nanotechnologique mettent l'accent sur ces processus par des métaphores et, dans certains cas, par leurs projets de production de peaux nanotechnologiques.

Les techniques d'imagerie de la nanotechnologie emploient le toucher, c'est-à-dire que « les données sont enregistrées par des méthodes de détection et d'évaluation tactiles12 ». La science est depuis longtemps associée à l'homme et à sa masculinité13. En outre, le rejet par la culture occidentale de l'incarnation manifeste, des écrits des cyberpunks, qui proposent de laisser de côté la viande14, et des théories de Ray Kurzweil et de Hans Moravec concernant l'intelligence artificielle et les esprits qui se portent mieux sans corps 15 suggèrent que les aspects tactiles de la nanotechnologie remettent en question le système sexuel binaire. On peut plutôt associer la nanotechnologie à la réappropriation de la chair et du toucher comme position féminine émancipatrice, selon la théorie émise par Irigaray et par d'autres féministes16.

À première vue, les propositions pour la maison nanotechnologique semblent aller à l'encontre des conceptions traditionnelles du corps quand elles évoquent une peau à la fois cellulaire et architecturale. Toutefois, il y a conflit, parce que bon nombre des propositions célèbrent les modifications que les nanotechnologies apportent à la maison, mais s'inquiètent de celles qui pourraient reconfigurer le corps de façon non intentionnelle et permanente. De tels points de vue constituent une approbation des corps uniformes, impénétrables et immuables et un rejet de la forme féminine manifestement plus fluide, qui laisse échapper des liquides et qui est pénétrable. Les ramifications de cette pensée sont inquiétantes pour les politiques féministes et postmodernes qui insistent sur la fluidité et la partialité de l'identité.

D'autres artistes se sont aussi interrogés sur la maison et ont mis en doute la division supposée entre la sphère publique et la sphère privée. De nouvelles constructions abstraites de maisons nanotechnologiques pourraient continuer l'oeuvre féministe créée en 1972 par Judy Chicago, Miriam Shapiro et d'autres. Cette oeuvre, intitulée Womanhouse, est une installation située dans un intérieur domestique, qui est exposée lors de présentations publiques17. Le projet Womanhouse s'est augmenté d'autres interventions féministes, dont le site web WomEnhouse [http://cmp1.ucr.edu/womenhouse/]. Ce site tire son inspiration du projet initial et présente des visions différentes de la maison, qui suggèrent que les sphères domestique et publique « ont été forcées de se rencontrer par [...] le publipostage direct, la télévision, et les outils de télétravail ».

Les projets Womanhouse et WomEnhouse font connaître l'impérative nécessité de faire l'examen critique et la reconfiguration de concepts comme celui de « maison ». Si on devait à l'avenir poursuivre les projets de maison nanotechnologique, il faudrait aborder la politique actuelle de la technologie et de la maison, tout en continuant l'important travail qui consiste à transformer l'invisibilité des nanotechnologies et de la sphère privée en réalités et en rêves innovateurs.

Michele White est détentrice d'une bourse Mellon de perfectionnement postdoctoral du Wellesley College, où elle enseigne et effectue des recherches en études d'Internet et des médias, en culture visuelle contemporaine et en théorie des sexes.

Notes:
1. Gwendolyn Wright, Building the Dream: A Social History of Housing in America, New York, Pantheon Books, 1981.

2. Lynn Spigel, Make Room for TV: Television and the Family Ideal in Postwar America, Chicago, University of Chicago Press, 1992.

3. Dolores Hayden, The Grand Domestic Revolution: A History of Feminist Designs for American Homes, Cambridge, MIT Press, 1981.

4. Ruth Schwartz Cowan, More Work for Mother: The Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave, New York, Basic Books, 1983; aussi, Barbara Ehrenreich et Deirdre English, For Her Own Good: 150 Years of the Experts' Advice to Women, Garden City, Anchor Press, 1978.

5. William Mitchell, « Work/Net-Work », City of Bits: Space, Place, and the Infobahn, Cambridge, MIT Press, 1995. À lire en ligne à : http://mitpress2.mit.edu/e-books/City_of_Bits/Recombinant_Architecture/AtHome@Home.html

6. Visiter le site Web du Rose-Hulman Institute of Technology www10.cs.rose-hulman.edu

7. Carole Pateman, « Feminist Critiques of the Public/Private Dichotomy », The Disorder of Women: Democracy, Feminism, and Political Theory, Cambridge, Polity Press, 1989. Voir aussi Lauren Berlant, The Queen of America Goes to Washington City: On Sex and Citizenship, Durham, Duke University Press, 1997; Nancy Fraser, Unruly Practices: Power, Discourse, and Gender in Contemporary Social Theory, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1989.

8. Lire l'article « Feminism » dans The Oxford Companion to Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 1995. Voir aussi le chapitre d'introduction de Joan Landes (Éd.), Feminism: The Public and The Private, Oxford, Oxford University Press, 1998.

9. Voir la note 3.

10. Gary Stix, « Little Big Science », ScientificAmerican.com, 16 septembre 2001. Voir http://www.sciam.com/nanotech/

11. Michael Warner, Publics and Counterpublics, New York, Zone Books, 2002.

12. Jim Gimzewski et Victoria Vesna, « The Nanomeme Syndrome: Blurring of Fact and Fiction in The Construction of a New Science », Technoetic Arts: A Journal of Speculative Research, 1-1, 2003.

13. Sandra G. Harding, The Science Question in Feminism, Ithaca, Cornell University Press, 1986.

14. William Gibson, Neuromancer, New York, Ace Books, 1984.

15. Ray Kurzweil, The Age of Intelligent Machines, New York, Penguin Putnam, 1999; Hans Moravec, Mind Children: The Future of Robot and Human Intelligence, Cambridge, Harvard University Press, 1988.

16. Luce Irigaray, This Sex Which Is Not One, traduit par Catherine Porter et Carolyn Burke, Ithaca, Cornell University Press, 1985.

17. Pour une description détaillée, lire Norma Broude et Mary D. Garrard (Éds), The Power of Feminist Art: The American Movement of the 1970s, History and Impact, New York, H. N. Abrams, 1994; aussi, Lucy Lippard, From the Center: Feminist Essays on Women's Art, New York, Dutton, 1976.

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