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HorizonZéro Numéro 14 : RÊVER
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architectures : L'écho d'une musique abolie
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L'écho d'une musique abolie

par Jean-Louis Trudel

La maison a coulé au fond du silence.

Quand il entre, le visiteur fait la grimace. Bien sûr, il fallait désactiver la maison, mais, quand même, c'est triste comme une épave à peine noyée. Tout est figé : les meubles, les murs, les couleurs... On se croirait dans une maison de l'ancien temps.

Du vivant de Frédéric Boisvert, la maison se serait déjà manifestée. Si elle avait reconnu son propriétaire, elle lui aurait joué un de ses morceaux de musique préférés ou elle aurait branché les haut-parleurs sur un canal sélectionné avec soin. Ou elle aurait tout simplement demandé au vieil homme ce qu'il voulait manger. Avant la mort de sa femme, Frédéric ne s'était jamais préoccupé d'avoir une maison du dernier cri. Lorsque Mélissa est morte, il a voulu mettre un semblant de vie dans sa demeure.

Maintenant, la maison est aussi morte que son propriétaire.

Seul l'éclairage auxiliaire guide les pas du visiteur. Les plafonniers ne s'allument pas. Autrefois, les capteurs des murs l'auraient suivi à la trace, remplissant de lumière la salle où il se trouvait et fermant tout dans la salle qu'il venait de quitter. Même le tapis qui étouffe ses pas était vivant autrefois, en quelque sorte. Des capteurs minuscules avalaient voracement les fragments de peau semés par les hôtes de la maison afin d'en analyser l'ADN et d'identifier chacun.

Le vieux Frédéric adorait faire le tour du propriétaire avec ses amis. Le visiteur n'a pas oublié sa première découverte de la maison transformée par l'application de la nanotechnologie. Son voisin l'a appelé un samedi matin, la voix tonnant dans l'écouteur. (Le retraité ne s'était jamais vraiment habitué aux téléphones portables.) « Alex? - Oui, Fred? - Viens donc chez moi prendre un café, ça fait longtemps qu'on n'a pas jasé et j'ai des choses à te montrer. »

Alex a cru que Fred faisait son deuil, comme on dit, et qu'il désirait parler de sa femme. Mais non, le vieux Frédéric tenait un nouveau jouet - à vrai dire, une multitude de nouveaux jouets - et il voulait en faire profiter les amis. Le plancher quadrillé en permanence par des microbots à l'affût de la poussière et des acariens... La toile de maître, dont les pigments avaient mémorisé quatre Vermeer, neuf Rembrandt, quatorze Vélasquez et (pour changer) un Picasso... Le fauteuil capable de lire dans les pensées, du moins pour ce qui était de choisir un morceau de musique, de télécharger un film à montrer sur l'écran en nanotubes ou de dire à la cuisine quel plat préparer...

Avant de monter à l'étage, Alex met un peu d'ordre dans les pièces du rez-de-chaussée. Des livres n'ont pas été replacés sur les étagères. À côté du fauteuil, une couverture de laine traîne sur le plancher. Alex la ramasse, la plie soigneusement et la dispose sur un coin de la table du salon. Il note la présence d'un fauteuil roulant et d'une bonbonne d'oxygène qui seront sans doute réclamés par les services de la Croix-Rouge.

Il n'ose pas se l'avouer, mais le silence de la demeure abandonnée le trouble. Il n'a pas tellement connu son voisin, car il y avait un fossé de vingt années entre eux. Le plus souvent, ils se rendaient des petits services entre voisins. Fred lui prêtait sa perceuse, Alex passait avec sa souffleuse, l'hiver. Et Mélissa apportait des gâteaux de sa confection au célibataire d'en face.

Quand Fred lui a montré son nouveau logis nanotech, Alex n'a rien dit. C'était pourtant le moment de pousser les hauts cris, ou au moins de ronchonner un peu. La nanotechnologie l'a réduit au chômage. Avant d'avoir trente ans, il avait fondé sa propre firme de manteaux d'hiver haut de gamme. Dans les ateliers de sa compagnie, il utilisait les meilleurs matériaux et les machines les plus performantes de l'époque. Puis, en quelques années, les manteaux nanotech à base de couches minces sont sortis sur le marché et ont balayé la concurrence. Comment faire mieux que des manteaux qui se fabriquent tout seuls et qui ne sont pas plus épais qu'un coupe-vent?

La chambre de Fred était à l'étage, même si le vieil homme ne l'occupait plus pendant les derniers mois de sa maladie, incapable de gravir les marches. Alex les monte sans s'arrêter, mais sans se hâter non plus, presque religieusement.

Une veilleuse éclaire la pièce remplie à moitié par le lit conjugal. Un grand miroir occupe le mur du fond, plongé dans la pénombre.

- Au travail! s'encourage le visiteur.

Les nouveaux rituels de la mort ne sont pas plus agréables que les anciens. La gorge serrée, Alex ouvre les armoires et empile les chemises du défunt sur le lit. Il sort alors son lecteur de données, qui ressemble à un aspirateur à main, mais qui aspire les vies.

Un instant, Alex s'attarde à caresser les chemises nanotech. Après la faillite de son entreprise, il n'a pas eu les moyens de se payer des chemises de luxe. Si on sait comment, on peut faire changer le tissu de couleur, en tirer une douce chaleur ou une fraîcheur bénie pour les jours de canicule, et même déclencher l'apparition d'images dans l'épaisseur de la trame (logos et slogans publicitaires inclus, bien entendu). Les plus perfectionnées ont des circuits capables d'avertir le porteur qu'un objet s'approche.

Il se raisonne. Bientôt, il pourra se payer toutes les chemises qu'il veut. D'une main ferme, il passe le bout du lecteur sur chaque chemise. Les boutons sont des mémoires passives. Au fil des ans, ils ont accumulé les données recueillies par des capteurs intégrés au tissu de la chemise : odeurs, sons, images, températures, signaux électromagnétiques dans certains cas... Ce sont des fragments de vie qui sont logés dans chaque chemise. Il y a de quoi reconstituer la moitié de l'existence de Frédéric pour en faire don à sa famille.

Quand Alex termine le scan d'une chemise, elle n'est plus qu'un chiffon sans âme. Bonne à jeter ou à donner à l'Armée du Salut. Mais avant de la ranger, il sort une sonde tubulaire et racle l'intérieur du col de la chemise.

Ce qu'il cherche, c'est une chemise qui n'a pas été lavée. Le col amasse souvent des cellules squameuses qui contiennent l'ADN du défunt. Les images enregistrées par les chemises lui permettront de retrouver les codes et les mots de passe employés par Fred. Les séquences d'ADN serviront de confirmation.

Quand il replie une cinquième chemise, le voyant de la sonde passe au vert.

Alex ferme les yeux. Il a l'impression de respirer pour la première fois depuis longtemps, comme s'il retenait son souffle depuis qu'il a pénétré dans la maison qui a sombré dans le silence. Il se dépêche d'enregistrer les données des chemises restantes. Il songe déjà à ce qu'il va faire avec l'identité de Frédéric Boisvert : il n'a pas l'intention de vider les comptes bancaires du défunt. Ce serait du vol. Mais louer une voiture sous cette identité, ce ne serait pas pareil. Commander une nouvelle garde-robe. Se réserver un voyage sous les tropiques.

Sur le point de partir, Alex se ravise. À la tête du lit, il y a une console qui commande à tous les circuits de la maison. Alex se souvient encore des explications du retraité. « Le matin, si je veux reprogrammer, je n'ai qu'à fournir un échantillon de mon code génétique. »

Il tapote le bout de la sonde sur la surface réceptrice. Quand il se redresse, la maison se réveille.

Les lumières s'allument. Des claquements étouffés lui parviennent de la cuisine. Les bouches d'aération libèrent soudain un flot d'air soigneusement calibré.

- Frédéric? Est-ce bien toi?

Alex reste bouche bée un instant. Puis, il se retourne. Le miroir qui occupe tout le mur opposé n'est pas un miroir, en définitive. Maintenant qu'il fait plus clair, l'homme s'aperçoit que son reflet n'apparaît pas dans la glace. Tandis qu'une autre personne est apparue au milieu de la chambre reflétée par le miroir.

Mélissa!

- Je ne te reconnais pas, se plaint-elle. Pourtant, tout m'indique que c'est toi, Frédéric. Mais je ne reconnais ni ta voix ni ton visage. Que se passe-t-il?

- Chirurgie esthétique, lance-t-il au hasard. Je voulais avoir l'air moins vieux.

Il est pris de court, partagé entre une colère injustifiée et un début d'admiration. Quel menteur que ce Fred! Il n'a jamais parlé de ça à ses amis. Il ne leur a jamais dit que sa maison nanotech lui servait à recréer sa femme disparue sous la forme d'un avatar informatique. Oui, il a eu bien soin de leur cacher qu'il ne s'était pas acheté une maison vivante, mais une maison hantée!

Sauf que l'intelligence qui brille dans le visage ridé de la femme de l'autre côté de la glace n'a rien d'humain. Et ce n'est pas une glace, sûrement, mais une surface autostéréoscopique. N'empêche qu'Alex se sent paralysé par le regard de l'avatar qui le dévisage.

Elle ne l'a pas cru. D'ailleurs, c'était si bête qu'il n'y aurait pas cru lui-même.

- Te souviens-tu de notre repas ensemble à Magog, au bord du lac, demande-t-elle soudain, lorsqu'on a parlé pour la première fois de se marier?

Ce n'est pas juste! Alex a toutes les réponses qu'il faut dans la mémoire de son lecteur. Mais il n'a pas encore eu le temps d'en extraire les données et de les trier. Du calme! Ce n'est qu'une simulation de la femme qu'il a connu.

- Bien sûr, bafouille-t-il. T-t-tu étais si belle, ce soir-là.

L'avatar secoue la tête.

- Frédéric, pourquoi ressembles-tu donc à Alexandre Taillefer?

Alex ne se laisse plus décontenancer. En fait, il s'attendait à cette question. Une seule réponse peut le sauver. Il se rapproche du miroir, le regard fixé sur les yeux verts de Mélissa, et il dit la vérité :

- Parce que je suis Alexandre Taillefer. Je suis ici parce que Frédéric est mort.

Un moment, le programme est paralysé. La simulation de Mélissa veut réagir, afficher la stupeur et le chagrin qui s'imposent. Mais Alex vient d'affirmer la mort d'une personne dont le logiciel vient de reconnaître l'existence.

Sans lui donner le temps de régler ses problèmes existentiels, Alex s'élance dans l'escalier. Le tapis ondule sous ses pieds comme une bête vivante, mais le programme n'arrive pas à se décider.

Quand Alex débouche sur le perron, le coeur battant, la porte se referme derrière lui avec un claquement sourd, tel un couperet de guillotine qui s'abat. Trop tard.

Derrière lui, la maison n'est plus muette. En s'éloignant, Alex l'entend pleurer, de plus en plus seule dans la nuit.

Jean-Louis Trudel est un auteur connu pour son oeuvre de science-fiction, et ce, tant en français qu'en anglais. Reflétant souvent sa formation scientifique en physique et en astronomie, ses vingt-cinq livres et ses nombreuses nouvelles lui ont valu plusieurs distinctions, dont le Prix Aurora à quelques reprises et le Grand Prix de la Science-Fiction et du Fantastique québécois.

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