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nanoscience : Le syndrome nanomémique
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Le syndrome nanomémique
À propos des visions mécanistes de l'intervention humaine à l'échelle moléculaire
par Jim Gimzewski et Victoria Vesna, traduit par Yves Lanthier

Que ce soit au sens philosophique ou au sens visuel, l'aphorisme « voir c'est croire » ne s'applique pas aux nanotechnologies, puisque dans l'infiniment petit rien de véritablement visible ne peut générer une preuve d'existence. À l'échelle atomique ou moléculaire, les données sont enregistrées par des méthodes de détection et d'évaluation très abstraites qui nécessitent des interprétations aussi complexes qu'approximatives. Plus que dans toute autre science, la visualisation et la création du récit deviennent nécessaires pour décrire ce que l'on détecte sans le voir. Au demeurant, un grand nombre des images produites par la science et par la culture populaire ne sont liées à aucune donnée et proviennent plutôt de visualisations et d'animations souvent directement inspirées de la science-fiction, ou créées par elle. De même, ces images, en grande partie issues de modèles industriels, sont souvent de nature très mécaniste, même si la recherche en nanotechnologie s'effectue à une échelle où les composants fonctionnels comme les roues dentées, les engrenages, les câbles, les leviers et les chaînes d'assemblages ont fort peu de chances d'exister. Les images mécanistes de nanorobots n'en prolifèrent pas moins dans les sociétés de capital-risque, dans la culture populaire et même dans la communauté scientifique, elles ont même tendance à dominer le discours prospectif des nanotechnologies.

Dans cet essai, nous postulons que cette nouvelle science représente un changement dans notre manière de percevoir la réalité, le passage d'une culture purement visuelle à une culture fondée sur la détection et la connectivité.

Le court-circuit expérientiel
La nanotechnologie est davantage une nouvelle science qu'une nouvelle technologie, mais, nous n'en sommes pas surpris, l'industrie qui se bâtit autour d'elle utilise des idées et des images anciennes. Au cours de la récente consécration de cette discipline, l'étrange notion de « nanomètre » est apparue dans notre milieu, soudain omniprésente mais dont personne n'a clairement réalisé l'émergence. Le nanomètre est associé aux produits nanotechniques les plus inattendus - capteurs moléculaires dans les sous-vêtements, laveuses automatiques qui mesurent le degré de saleté des vêtements, globules rouges artificiels, nanorobots qui réparent nos tissus corporels, et machines moléculaires, véritables essaims maléfiques capables d'engloutir des planètes. Les médias à sensation s'en donnent à coeur joie pour répandre ce cocktail d'images aussi puissantes que trompeuses en mélangeant aux données scientifiques des illustrations explosives et des dessins de science-fiction. Des « nanomèmes » de toutes sortes voient le jour depuis quelques années. Les pages couvertures et les illustrations de revues scientifiques réputées comme Science et Nature se distinguent maintenant des romans de science-fiction par leur proportion de fiction et de réalité plutôt que par leur contenu strictement factuel1.

Mais une chose est sûre : dès que nous sommes confrontés à l'ordre de grandeur des nanotechnologies, notre esprit fait des courts-circuits. Le niveau d'abstraction est trop élevé pour l'expérience humaine. À l'échelle nanométrique, toute compréhension ne se réalise donc qu'avec une extrême difficulté. Les scientifiques ont tenté d'en exprimer la mesure en utilisant l'exemple du cheveu humain, dont l'épaisseur moyenne est de 50 000 nanomètres. Récemment, le scientifique nobélisé sir Harry Kroto a décrit le nanomètre en comparant la taille d'une tête humaine avec celle de la Terre : à cette échelle, si le nanomètre avait la taille d'une tête humaine, la tête humaine aurait la taille de la planète2. L'intuition ne saisit l'image, ne la visualise, que difficilement.

Quel type d'adaptation perceptuelle doit-il se produire dans notre esprit pour que nous puissions comprendre les efforts de la nanoscience, et quelles seront les répercussions de cette adaptation? Comment des travaux de cette nature influenceront-ils la manière de penser des scientifiques? Nous pensons que les médiatistes, les nanoscientifiques et les humanistes doivent unir leurs efforts pour répondre à ces questions3. Les nanotechnologies sont déjà largement utilisées pour traiter de l'infiniment petit, mais la nouvelle science révolutionnera et influencera les moindres aspects de notre existence. Il en sera ainsi à toutes les échelles, de l'atome à la planète entière, et au-delà. La science en général change déjà son modus operandi traditionnel sous son influence. Certes, la nanoscience a besoin de la contribution d'à peu près toutes les disciplines scientifiques, mais il a aussi besoin de la collaboration, directe et intensive, des sciences humaines et des arts.

Le microscope à effet tunnel (STM) : de la perception visuelle à la perception tactile
Jusqu'au milieu des années 1980, les scientifiques visualisaient la matière, les atomes, les molécules et les corps solides au moyen de différents types de microscopes ou dans un espace abstrait (espace de Fourier). Ces microscopes étaient munis de lentilles et utilisaient les propriétés ondulatoires de la lumière4. Nous voyons généralement le microscope comme un tube par lequel on regarde une portion de la réalité grossie un certain nombre de fois. En un sens philosophique plus profond, quoique strictement scientifique, l'idée de voir est illusoire. Il est vrai que si l'on regarde une aile de papillon dans un microscope, il est difficile de séparer la conscience et son interprétation de l'information transmise par l'oeil. L'oeil contient lui-même une petite quantité de cellules cérébrales qui effectuent un prétraitement de l'information reçue sous la forme de particules ou d'ondes lumineuses. Même lorsqu'on augmente la puissance de grossissement du microscope, la personne qui observe un objet à travers le jeu de lentilles continue généralement à avoir l'illusion d'observer une réalité et interprète ce qu'elle voit à l'échelle de l'expérience quotidienne de la vision humaine.

Le microscope à effet tunnel (STM)5 introduit un nouveau paradigme : le sens de la vue (la visualisation) est remplacé par le sens du toucher; l'utilisateur perçoit des formes, comme l'aveugle lisant un texte en braille. Le STM fonctionne à partir d'un courant tunnel formé d'électrons, perçus par une pointe aiguë située à environ un nanomètre de la surface observée. Cette pointe est montée sur un actionneur tridimensionnel, ou doigt. Les formes perçues par la pointe pendant le déplacement mécanique au-dessus de la surface observée suivent une trame préétablie et sont enregistrées. Les constantes servent à dessiner des courbes de niveau et l'information recueillie est enfin traduite sous la forme d'une image topographique de la surface étudiée. Grâce aux images ainsi construites à partir de l'observation « tactile » des atomes, il devient possible aux chercheurs qui passent de longues périodes devant leur STM d'établir une connexion inconsciente et automatique avec l'univers atomique, que l'on peut comparer à la coordination inéluctable des membres et des yeux d'un conducteur avec les réactions de son automobile. De la même façon, l'instrument à sensibilité tactile est rapidement devenu un outil capable de manipuler l'univers atomique en se déplaçant autour des atomes et des molécules au gré de la volonté de l'utilisateur, puis d'enregistrer l'effet de ces manipulations. En fait, le terme microscope n'est pas approprié : il serait plus juste de parler de tactoscope.

En science, la notion de perception humaine est constamment remise en question. Ainsi au XXe siècle, plus la puissance des microscopes augmentait, plus les images obtenues représentaient, en plus des ondulations déterminées par la forme des objets matériels, la manière dont les ondes lumineuses se dispersent et interfèrent les unes avec les autres. Les ailes du papillon ne sont plus bleues : l'observateur découvre que la couleur est une belle illusion, que la forme, la silhouette et les motifs périodiques, à l'échelle nanométrique, manipulent les ondes lumineuses pour nous faire croire que nous voyons le bleu6. Plus le grossissement augmente, moins nous pouvons nous fier à la perception humaine comme nous nous la représentons généralement. Dans le cas qui nous occupe, nous voyons plutôt comment la nature a mis tant de soin à nous duper : par un merveilleux processus évolutionnaire, elle a généré des composants nanophotoniques7. Les composants nanophotoniques permettent de manipuler la lumière au moyen de formes, plutôt qu'avec des miroirs. En effet, simplement en changeant la structure physique de la matière à l'échelle nanométrique, nous pouvons produire un miroir - un miroir parfait, un miroir qui, un jour, se changera en fenêtre par commande vocale. Plus nous parvenons à accroître le grossissement dans le domaine de l'invisible, plus nous modifions notre perception, ce qui nous amène à voir le monde qui nous entoure comme une abstraction, un réseau d'ondes lumineuses.

Par leur nature même, les nanotechnologies et les arts médiatiques ont en commun de confronter les problèmes associés à la manipulation, plus particulièrement à la perception sensorielle, et de mettre en cause nos réactions et même de changer notre manière de penser. Ces disciplines sont complémentaires, et les questions qu'elles soulèvent dépassent de loin les problèmes fondamentaux que posent les limites de la psychologie, de l'anthropologie, de la biologie et d'autres sciences. Tout se passe comme si les portes de la perception s'étaient soudainement ouvertes : l'inaptitude du microscope à bien représenter l'objet dans sa morphologie nous force à remettre en question nos valeurs (occidentales) traditionnelles en matière de réel.

Les nanorobots moléculaires : la vision mécaniste
Le terme « robot », comme on le sait, a été utilisé pour la première fois dans un roman de science-fiction intitulé Valka s Mloky (La guerre des salamandres) et dans une pièce intitulée R.U.R (Rozuma Univerzalni Roboti), écrits tous les deux en 1920 par Karel Capek. Capek a forgé le mot « robot » à partir du mot tchèque robota, qui signifie « travail forcé ». La notion de robot a ensuite été adoptée par le monde scientifique et développée à un point tel que maintenant des robots ratissent le sol de Mars, et passent l'aspirateur dans les maisons. La personnalité la plus controversée du monde de la robotique est Hans Moravec, dont les visions concurrencent directement celles des auteurs de science-fiction. Professeur de robotique à la Carnegie Mellon University, Moravec prédit que d'ici quarante ans, la robotique aura assez évolué pour créer des êtres cybernétiques supraintelligents, créatifs et émotionnellement complexes, et annonce la fin du travail humain. Il prédit aussi une trajectoire future délibérément mécaniste à l'issue de laquelle chaque atome, dans l'ensemble de la galaxie, sera transformé en un espace robotique dans lequel une simulation grandeur nature de la civilisation humaine s'exécutera en tant que sous-programme, comme dans le film La Matrice (The Matrix,1999).

Le nanorobot est généralement perçu comme une version à l'échelle nanométrique du robot. Dans l'introduction de son livre Les engins créateurs (traduction de Marc Macé à [http://www.foresight.org/EOC]; Engines of Creation, Anchor Press/Doubleday, 1986), K. Eric Drexler affirme que les machines moléculaires répondent à la définition suivante, tirée du dictionnaire : une machine est « un système, généralement constitué de corps solides, formé et branché de manière à pouvoir modifier, transmettre et diriger des forces prédéterminées pour accomplir un objectif précis, un travail utile par exemple ». Dans le livre, les systèmes naturels sont interprétés comme des machines fonctionnant selon les principes de Newton, et le nanomème est résolument inscrit dans une vision du monde propre à l'ingénierie mécanique. Les protéines, les ribosomes, l'ARN, l'ADN et les virus font tous partie d'une grande machine. En 1992, Drexler, ingénieur de formation, alla plus loin que de prédire l'émergence des nanotechnologies en général, en publiant un nouvel ouvrage intitulé Nanosystems: Molecular Machinery, Manufacturing, and Computation (John Wiley and Sons), qui présentait cette fois les détails techniques de la nouvelle discipline. Les dessins des nano-objets de Drexler sont en quelque sorte la contrepartie moléculaire des icônes mécaniques de la révolution industrielle : engrenages, roues dentées, leviers, pistons. Si ces versions des nanomachines se matérialisent un jour, ces calculs d'ingénieur, qui se vérifient dans un monde que comprend le commun des mortels, ne seront probablement pas très utiles à l'échelle moléculaire. Quoi qu'il en soit, cette vision futuriste englobe les armées autofabriquées de minuscules robots qui fabriquent de plus grandes armées de robots encore plus petits... et ad infinitum.

Cette conception actuelle du nanomème est celle qui a été disséminée par l'oeuvre de Drexler, et, plus tard, par le Foresight Institute Inc., une organisation futuriste établie à Palo Alto. Le concept général des nanotechnologies répandu dans le public provient, en partie, de l'habitude que les médias ont prise de s'en remettre aux idées et aux prédictions promulguées par Drexler et le Foresight Institute. C'est la version mécaniste du nanomème qui a été choisie et transmise, un peu comme une campagne de presse en engendre une autre. Il est vrai que le nanomème est comparable à l'autoréplication des nanorobots. De nombreux articles présentent les images de robots de la taille de molécules « manipulant les atomes un à un » pour fabriquer des armées de doubles d'eux-mêmes. Le site Web du Foresight Institute avance de nombreuses choses, par exemple : dans un avenir prévisible, il existera une nanoboîte capable de fabriquer des articles comme des téléphones cellulaires à partir d'un vireur composé de « molécules électriquement conductrices »; un jour, la solution à la faim dans le monde consistera à transformer les déchets en nourriture; certains mordus de la nanotechnologie croient aussi qu'elle permettra aux humains de développer la faculté de la télépathie8.

L'amenuisement de la frontière entre réalité et fiction

Vous pouvez voir l'être humain comme un gigantesque essaim, ou, plus précisément, un essaim d'essaims, chaque organe (poumons, foie, reins...) étant un essaim distinct. Ce que nous appelons « corps » est en réalité une combinaison de toutes ces nuées organiques. Nous croyons que notre corps est un solide simplement parce que nous ne voyons pas ce qui se passe à l'échelle cellulaire. Si l'on pouvait grossir le corps humain et en avoir une vue explosive immense, vous verriez qu'il n'est littéralement rien d'autre qu'une masse tourbillonnante de cellules et d'atomes, groupés en tourbillons plus petits de cellules et d'atomes. (Michael Crichton, La Proie, éd. Robert Laffont, 2003; Prey; éd. Harper Collins, 2002).

La proie, récent roman de Michael Crichton, constitue un excellent exemple de science-fiction contemporaine basée sur la science actuelle. Auteur acclamé de romans à succès, qui souvent donnent lieu à de superproductions cinématographiques, nul doute que Michael Crichton influence l'imaginaire collectif. Dans ce livre, il rapproche quatre domaines distincts : le traitement distribué en réseau, la nanotechnologie ou technologie moléculaire, la biotechnologie et la science du comportement des communautés d'insectes socialement organisés (les abeilles et les fourmis, par exemple). En établissant des liens avec l'évolution, il crée un scénario très plausible et invente certaines applications possibles de l'« organisation d'essaims de particules ». Comme il le dit en avant-propos : « Quelque part au XXIe siècle, notre téméraire insouciance va entrer en conflit avec notre puissance technologique grandissante. »

Dans son roman, Crichton fait de nombreuses références aux faits d'actualité et les intègre savamment à l'intrigue, estompant les frontières entre réalité et fiction. Par exemple, le narrateur et personnage principal décrit comment des scientifiques (Don Eigler et ses collègues), chez IBM, ont repositionné les atomes du xénon au moyen d'une pointe de STM pour former les lettres du logo de la société. À même le récit, il ajoute qu'il s'agissait d'un canular plus qu'autre chose, et qu'il en faut beaucoup plus pour créer une nouvelle technologie. La description de la construction d'assembleurs moléculaires dans l'ouvrage est directement inspirée des nanorobots imaginés par Drexler. Après avoir posé les fondations de l'intrigue à partir d'événements réels, l'auteur commence à raconter l'histoire d'une entreprise qui parvient à construire des assembleurs moléculaires, dont elle perdra la maîtrise.

Après nous avoir parlé d'événements, de personnes et d'entreprises que nous connaissons tous pour la plupart, l'auteur nous entraîne dans un voyage horrifiant qui nous inspire une véritable frayeur de la nanotechnologie. Comme beaucoup d'autres oeuvres de science-fiction que ce soit au cinéma, à la télévision, dans la littérature ou dans des jeux vidéo, Crichton présente les nanotechnologies comme « quelque chose de plus » qu'une science ou qu'une technologie dure : elles sont devenues une forme culturelle et artistique à part entière. Plus que les cyborgs, l'intelligence artificielle ou les robots, les nanotechnologies imprègnent la science et l'art d'un rêve du futur. Ce roman sera lu par des millions de personnes, on en fera des films et des jeux vidéo... puis il deviendra une composante de plus de la nanoconscience collective.

Les conceptions publiques de la nanotechnologie et l'amenuisement de la frontière entre réalité et fiction semblent en parfait accord, phénomène que l'on observe beaucoup moins dans les autres sciences. À mesure que la nanoscience s'installe, l'imagination s'emploie visiblement à explorer les sombres et nombreuses visions associées à l'intérêt que manifestent les militaires pour les nanotechniques, et nous serons bientôt au coeur d'un nouveau type de guerre, qui exigera non seulement de nouvelles tactiques, mais aussi de nouvelles technologies. L'armée américaine collabore avec le MIT et a récemment promis à l'institution une subvention de 50 millions de dollars pour la fondation d'un nouvel institut des nanotechnologies à l'usage des militaires, qui aura pour but d'améliorer la protection de ces derniers et leur capacité de survie grâce à ces nouvelles technologies de l'infiniment petit pouvant détecter les dangers et traiter automatiquement certains états pathologiques. L'armée, entre autres entités des forces militaires, a déjà produit des tissus intelligents. En 1996, la marine américaine a mis sur pied un programme qui a abouti à la fabrication du Smart Shirt, commercialisé par SensaTex Inc., à Atlanta, et conçu selon la technologie de la Georgia Tech Research Corp. : il s'agit d'un t-shirt qui, pourvu de fibres optiques et conductrices, fonctionne comme un ordinateur qui peut contrôler les signes vitaux du porteur, tels les rythmes cardiaque et respiratoire. Les premiers utilisateurs seront très probablement les agents de la paix et le personnel militaire9.

Des nanorobots aux nanocorps
Est-il vraiment sensé de prolonger la notion de robot mécanique jusqu'à celle d'inforobot, et d'appliquer l'approche industrio-newtonienne aux travaux à l'échelle moléculaire? De plus en plus de chercheurs qui oeuvrent à cette échelle scrutent les systèmes biologiques naturels à la recherche de pistes heuristiques et de sources d'inspiration. Cette perspective des nanotechnologies inspirées de la biologie où corps et esprit franchissent un autre paradigme est certainement beaucoup plus appropriée au siècle qui vient de commencer.

À la recherche de sources d'inspiration, nous devons observer davantage les magnifiques nano-êtres que nous sommes : faisant partie intégrante du grand être vivant que constitue cette Terre avec laquelle nous sommes interconnectés, il nous faut aller au-delà et nous détourner des machines du passé. L'ADN, les protéines et les cellules de toutes sortes fonctionnent déjà à l'échelle nanométrique chez les animaux et les plantes, et ce, à des températures normales. De notre point de vue, les nanorobots du passé et leurs structures mécaniques, leurs moteurs et leurs piles deviennent graduellement des nanocorps, plus représentatifs de la condition humaine, dans lesquels des éléments chimico-mécaniques vivants sont interconnectés, à nanoéchelle, en une complexité toujours croissante selon les principes de la plus petite unité vivante capable de reproduction autonome, la cellule.

Entre nanoréalité et nanofiction, un chevauchement
Les nanotechnologies fonctionnent à une échelle où les biotechniques, la chimie, la physique et l'ingénierie électrique et mécanique convergent, et possèdent ainsi le potentiel d'influencer véritablement tous les aspects de notre existence. Nous les verrons exercer un effet sur tout, de nos systèmes sociaux à nos corps et esprits, en passant par notre médecine, nos bâtiments, nos meubles et nos vêtements. Mais surtout, croyons-nous, elles opéreront un changement fondamental dans notre esprit, conscient et inconscient. À mesure que la perception de la réalité deviendra collective, nous nous trouverons dans un monde totalement nouveau fait de valeurs et de motivations totalement différentes. Cependant, nous admettons que toute proposition radicale en ce sens, dont les implications sont si vastes et globales, fera sans aucun doute l'objet d'une opposition féroce de ceux qui ont tant investi dans l'ancienne vision mécaniste du monde. Comme nous en avons été témoins au XXe siècle, de nombreuses et formidables innovations ont été réduites à néant par des intérêts commerciaux, industriels et nationaux, spécialement dans les domaines du transport et de l'énergie. Il nous apparaît clair que la résistance à une technologie qui changera en profondeur le mode de pensée de l'être humain sera peut-être beaucoup plus grande, étant donné l'habituelle période de 20 à 50 ans qu'il faut en général aux technologies pour pénétrer dans la société. Nous sommes sur le point d'assister à de grandes luttes idéologiques, beaucoup plus importantes que celles des siècles passés. En effet, tout est maintenant en place pour cette nouvelle ère de débats sur le droit à la possession du code génétique, comme les brevets génétiques et le clonage humain en sont des exemples.

L'amenuisement de la frontière entre réalité et fiction est très présent dans l'élaboration du récit de la construction d'une science et d'une industrie nanotechnologiques nouvelles. Pas nécessairement négatif, cet amenuisement a le potentiel d'interconnecter les arts médiatiques, la littérature et la science de nombreuses façons, aussi intéressantes que nouvelles. Le travail commun de l'art, de la littérature et de la science est assurément une combinaison puissante, que l'on doit favoriser à toutes les étapes de l'éducation. Les mêmes technologies étant utilisées par les arts, les sciences et presque toutes les disciplines, les frontières entre chacune sont de plus en plus difficiles à discerner, et il nous faut être conscients plus que jamais des métaphores qu'elles génèrent. Les divisions entre les différentes disciplines et les personnes qui les pratiquent sont plus ou moins psychologiques. La grande majorité des récits et des images qui circulent aujourd'hui dans le domaine public sont fondés sur la pensée du XXe siècle, largement centrée sur les machines. La science nanométrique et les arts médiatiques représentent des synergies puissantes qui peuvent promouvoir l'émergence, au XXIe siècle, d'une nouvelle culture de changements, d'esthétique nouvelle et de définitions s'inspirant de la biologie.

Victoria Vesna [http://vv.arts.ucla.edu/], médiatiste, est présidente de la Faculté de design et d'arts médiatiques à l'école des arts de l'UCLA. Jim Gimzewski [http://www.chem.ucla.edu/dept/Faculty/gimzewski/index.htm], nanoscientifique, est professeur à la Faculté de chimie de l'UCLA. Leur dialogue sur les nanotechnologies a débuté avec leur conférence From Networks to Nanosystems [http://www.calit2.net/events/2001/11-8_N2N.html] en novembre 2001. Ils ont rapidement entrepris, par la suite, un certain nombre de réalisations ayant pour objectif de rendre les connaissances nanoscientifiques plus accessibles au public, et de poser des questions philosophiques plus vastes sur l'effet de cette science en émergence sur la culture en général. On compte au nombre de leurs collaborations récentes le projet Internet zero@wavefunction (2002) [http://notime.arts.ucla.edu/zerowave/] ainsi que nano [http://nano.arts.ucla.edu/index2.php], nouvelle exposition d'envergure présentée au Los Angeles County Museum of Art depuis décembre 2003.

Notes:
1. En juin 2003, le gouvernement du Royaume-Uni a chargé la Royal Society (académie des sciences nationale du Royaume-Uni) et la Royal Academy of Engineering (académie nationale d'ingénierie du Royaume-Uni) de mener une étude indépendante sur les développements probables dans ce domaine et de tenter de prédire si la nanotechnologie soulève, ou risque de soulever, de nouveaux problèmes d'éthique, de santé, de sécurité, voire de société, qui ne sont pas couverts par les réglementations actuelles. Le syndrome nanomémique a été abondamment cité comme expression de la manière dont la nanoscience pourrait se manifester par opposition au point de vue de l'imaginaire mécaniste prédominant. Le présent article en est une version modifiée et abrégée pour HorizonZéro. Le syndrome nanomémique a été publié pour la première fois dans la revue Technoetic Arts en mai 2003. Cliquez ici pour télécharger la version originale [http://vv.arts.ucla.edu/publications/publications_frameset.htm].

2. H. Kroto, Nanoeterscale Architecture, dans The proceedings of The Second International Symposium on Nanoarchitectonics Using Suprainterationics (NASI2), University of California, Los Angeles, mars 2002.

3. nano est une vaste exposition présentée au Los Angeles County Museum of Art (LACMA), créée et élaborée par les auteurs et un important groupe interdisciplinaire composé de praticiens de nombreuses disciplines. En s'installant dans un musée public, cette exposition tente d'instaurer entre ses collaborateurs un dialogue ouvert qui inciterait le public à participer activement. Visitez [http://nano.arts.ucla.edu].

4. Pour en savoir davantage sur l'histoire de la microscopie, voir S. Bradbury, The Microscope Past and Present, Pergamon Press, Londres, 1968; E. Hunter, Practical Electron Microscopy: a Beginner's Illustrated Guide, Cambridge University Press, Cambridge, 1993; P.D. Brown, D. McMullan, T. Mulvey, et K.C.A. Smith, On the origins of the first commercial transmission and scanning electron microscopes in the UK, dans Proceedings of the Royal Microscopical Society, 21/32, 1996.

5. Pour en savoir davantage sur le STM, voir F. Besenbacher, Scanning tunneling microscopy studies of metal surfaces, dans Rep. Prog. Phys., n° 59, 1996; J.A. Stroscio et M.J. Kaiser (éds), Scanning Tunneling Microspectroscopy, n° 27, Academic Press, San Diego, 1993.

6. Voir H. Ghiradella, Light and color on the wing: architecture and development of iridescent butterfly mirrors, dans Applied Optics, 30, 1991.

7. Voir J. Yablonovitch, Photonic Band-gap Crystals [condensé], dans Journal of Physics, 5, 1993.

8. Voir www.foresight.org

9. Voir T. Kary, « MIT to make 'nanotech' Army Wear », dans CNET News.com, 14 mars 2002.

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