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réflexion : quintessence
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Mémoire matérielle
Carbon Versus Silicon : vers des architectures nouvelles
par Sara Diamond, traduit par Ève Renaud

Il arrive que les lois de la synchronicité soient indubitables. Que certaines coïncidences n'aient de sens que si on les considère comme le passé de l'avenir. Ainsi, depuis des années, mon pseudonyme en ligne est « Carbon », code source Diamond, gravé dans le silicone.

J'ai un penchant pour la symétrie. C'est une habitude déplorable, voire dangereuse dans le monde binaire, qui appelle généralement plus la transformation que la transcendance. J'ai pourtant été ravie de l'élégante concordance de deux événements au sujet identique, mais survenus en deux endroits différents. En novembre 2001, en effet, j'assistais à la conférence inaugurale de l'Institut national de nanotechnologie (INN) [www.nint.ca], au Banff Centre. Les conférenciers ont présenté brièvement ce domaine de recherche complexe qui promet une production rentable, des matériaux qui s'allongent et qui résistent à la traction, une sécurité accrue et l'applicabilité exponentielle de la loi de Moore à la puissance de traitement, le tout commandé par les ficelles invisibles d'Arthur C. Clarke, capables d'amarrer un vaisseau spatial à la Terre.

J'ai quitté ce congrès un jour avant la fin, pour prendre l'avion en direction de Los Angeles et d'une autre activité, proposée celle-là par DARnet [http://ucdarnet.org/], le nouveau réseau de recherche sur les médias de l'Université de Californie (UCLA). Victoria Vesna [http://vv.arts.ucla.edu/index.html], principale organisatrice, espérait qu'il y soit question de nanotechnologie. Sans grande surprise, toutefois, le sujet de l'heure en a été le 11 septembre. C'est là que j'ai entendu pour la première fois Jim Gimzewski [www.chem.ucla.edu/dept/Faculty/gimzewski/index], docteur en chimie récemment débarqué du Royaume-Uni pour diriger un laboratoire de nanotechnologie à la UCLA. Il a fait part de la difficulté qu'il éprouve à trouver des métaphores appropriées. J'étais irrésistiblement attirée par la nature matérielle de cette recherche, qui tire ses origines de la chimie, de la biologie et de la physique. J'étais fascinée par cette science tactile de l'invisible, impressionnée par le sentiment d'obligation de Jim envers les nano-effets et par son dévouement à la cause de la paix.

Comme l'art, la science retournait vers le tangible. Comme l'art, elle partait de modèles conceptuels qui restaient à éprouver. Et j'ai alors pensé à la visualisation de données, une science qui fait grand cas de l'exactitude, mais qui doit pourtant faire appel à la métaphore pour donner un sens à des données brutes. Encore un cas de symétrie.

C'est la science-fiction du XXe siècle qui a inspiré la recherche en nanotechnologie. Pourtant, à l'exception de l'apport récent de Gimzewski et de Vesna, j'ai été surprise du fait qu'une toute nouvelle vague de découvertes scientifiques soit à mille lieues de la pratique culturelle contemporaine. Une seule exception : la tendance panique de la science-fiction, dont La proie de Michael Crichton est la manifestation la plus claire.

Je me suis alors promis d'organiser au Banff New Media Institute un événement qui trouverait les métaphores, chercherait les similarités et dégagerait les différences. Je l'ai appelé Carbon Versus Silicon : Thinking Small, Thinking Fast (http://www.banffcentre.ca/bnmi/programs/archives.asp). Voici un extrait de l'allocution d'ouverture du sommet :

La révolution numérique a lancé une ère nouvelle, mais la révolution nanotechnologique promet encore plus de changements. D'abord parce qu'elle nous renvoie à notre corps, à des techniques qui agissent littéralement sous et sur la peau. La recherche et les progrès nanotechnologiques ouvrent des horizons nouveaux et vastes en science des matériaux, en médecine, en biotechnologie, en génomique et en technologie de la fabrication, du calcul, de l'information et des communications. En quoi les champs d'application du silicone et du carbone se chevauchent-ils? À quels concepts et à quelles méthodes s'opposent-ils? Tous deux tentent de représenter des concepts abstraits et des procédés que nul ne peut voir. Quels moyens sociaux et culturels nous permettraient de comprendre ces bouleversements? Comment les artistes et les concepteurs du domaine matériel et numérique peuvent-ils participer à la révolution du carbone? Comment trouver de nouvelles applications à ces nouveaux matériaux? Dans le domaine de l'ordinateur vestimentaire? En architecture? Nous, êtres humains, avons lutté déjà contre les limites de la vitesse de la lumière, l'immensité de l'univers, le rythme accéléré de la technologie numérique. Or, nous voici maintenant devant l'expansion du monde vers l'intérieur, vers un degré de petitesse et de complexité qu'il est difficile d'imaginer. Comment aborder la responsabilité de l'invisible? Sur quelle éthique fonder l'intervention?

La UCLA et l'INN se sont joints à nous; des scientifiques de premier plan ont accepté de participer. Le sommet a été spectaculaire : un parcours conceptuel en montagnes russes générateur d'une curiosité effervescente envers le très pointu. Le dernier jour, nous nous sommes séparés en petits groupes particulaires. Sous le nom un peu ironique d'Amorphisme et visualisation, l'un d'eux s'est employé à établir les règles d'une collaboration efficace. Empruntant la loi de Ryan à la science des matériaux, le groupe a posé que « l'hybridation élimine les défauts et comble les lacunes qui affaiblissent une structure ». Autrement dit : sans cohésion, pas de groupe. Un autre groupe s'est penché sur des modèles permettant de représenter visuellement un continuum, envisageant par exemple de recourir aux transparences multiples et de placer des « métaballes », c'est-à-dire des ellipsoïdes bulleux utilisés en modélisation informatique pour créer des forme organiques complexes, montrer les couches et représenter les effets quantiques sous formes de vagues plutôt que de molécules. Les membres du groupe y sont allés de questions courageuses : « Le mode visuel est-il la meilleure source d'information au nanoniveau? Serait-il plus difficile que d'autres formes de représentation? » Il se produit toutes sortes d'effets surprenants à cette nano-échelle. L'interaction tactile leur a donc paru comme une voie intéressante. Ne sentons-nous pas les différences en manipulant les choses? Ils ont également suggéré des modèles spatiaux et temporels simultanés, soulignant que ce qui se déroule dans la chambre à bulles doit être représenté tout comme les événements qui évoluent dans l'espace et le temps. (Les chambres à bulles ont été mises au point comme chambres d'isolement utilisées pour la recherche sur la physique corpusculaire : ce sont des événements survenus dans une chambre à bulles qui ont permis de découvrir la création de paires positron-électron par un photon dans le champ de Coulomb d'un électron.)

Le groupe de la Maison nanotechnique de rêve a dessiné des plans à partir de trois axes définis comme étant applicables à la technologie, lesquels suggèrent que cette science puisse modifier les effets actuels de l'environnement, les augmenter ou enrichir l'environnement de formes poétiques d'expression et de communication. Le milieu de vie pourrait devenir échelonnable, ubiquiste ou interventionniste. Il pourrait par exemple reconnaître ses occupants ou ses alentours et entreprendre une action intelligente en conséquence. Il pourrait faciliter un repos rapide et efficace; surveiller, améliorer refaire la santé. Le centre audio-vidéo pourrait être un espace adaptable et humoristique, « capable » de reconnaître les humeurs de l'occupant. On peut même imaginer d'enchâsser des systèmes narratifs dans l'architecture, lesquels modifieraient les dimensions du bâtiment en fonction de certaines données, par exemple, la mesure de la pression barométrique. La maison pourrait devenir nano-organique, elle pourrait avoir un double invisible. L'environnement pourrait même mémoriser et rejouer des souvenirs!

Pour ce groupe, les nanomatériaux devraient sentir la moisissure, l'humidité, la pression, le son, la température, les lumières et les charges électriques. Ils seraient légers, doux et souples. On songe d'ailleurs au nitinol (alliage métallique à mémoire de forme), aux nanomuscles, aux fibres, aux matériaux piézoélectriques (actionneurs). Comme outils : des nanofils reliés à des capteurs, des particules en suspension dans l'air (ces dernières ayant toutefois fait poindre le problème de la respiration des fibres) et des capteurs à base de protéines.

La présente incarnation d'HorizonZéro approfondit cette plaisante dissymétrie de Carbon Versus Silicon. Nous avons, en particulier, formé six équipes interdisciplinaires de spécialistes qui connaissent bien la question (et de quelques artistes spécialement invités, dont AElab). Chacune des six équipes était invitée à imaginer une pièce d'une maison de rêve futuriste, son architecture et sa fonction globale, pour ensuite créer une expérience médiatique interactive qui représente sa vision de la nanotechnologie en application domestique. Ces projets de maison nanotechnologique seront dévoilés lors de la parution de la seconde tranche du numéro 14 : RÊVER.

Au fur et à mesure de la progression des travaux en équipe, nous avons combiné une série de lois qui tiennent soigneusement compte de la chimie sociale. Il faut remarquer entre autres que les équipes ont été franches et ouvertes entre elles (loi de White), qu'elles ont pu s'hybrider (loi de Ryan) et qu'elles étaient suffisamment petites pour livrer un projet final (loi de Theise). Nous sommes restés fidèles à la nature recombinante de l'événement originel Carbon Versus Silicon, faisant appel à l'opinion des scientifiques, des artistes, des théoriciens du handicap, des critiques de la science et des auteurs de science-fiction. Bref, ce numéro présente les bases et les fondements métaphoriques qui nous permettront peut-être de synchroniser l'espace et le temps du présent avec l'espace et le temps de l'avenir.

Sara Diamond est la rédactrice en chef d'HorizonZéro.

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