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luc courchesne : Les portraits du dialogue
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Les portraits du dialogue
Interroger l'état de la sociabilité en nous
par Jean Gagnon

Certains artistes, par intuition ou par réflexion, réussissent parfois dans leurs oeuvres à aller au coeur problématique d'un média ou d'une technique. C'est-à-dire que l'utilisation de certains procédés techniques liés à un médium leur permet d'exposer des dimensions révélatrices de la condition humaine. Leurs oeuvres sont, de ce fait, non seulement esthétiques, mais en deviennent par là même éthiques au sens vrai de ce terme. Les portraits interactifs de Luc Courchesne sont précisément de cette nature. Leur « interactivité » prend la forme d'un dialogue qui traite de la question des rapports entre les personnes, rapport éthique s'il en est, dans lequel se conjuguent l'intersubjectivité, le visage et la séduction. Mais encore, ces portraits préfigurent un état de la sociabilité ou de la relation à autrui qui s'est précisé dans les années suivant leur création par ce qu'on a appelé depuis le « cyberespace ».

Luc Courchesne est un habitué du portrait, car il en a réalisé plusieurs sous forme de vidéogrammes dans les années 80. Le premier de ses portraits interactifs, sans doute le plus significatif, et sur lequel je me pencherai en détail dans ce qui suit, Portrait no. 1 (1990), nous convie à la rencontre d'une femme, Marie. Les dialogues que l'on peut avoir avec elle sont tous fictifs, l'artiste ayant établi et prédéterminé les questions et les réponses, les thèmes et les attitudes du personnage fictif. Par la suite, Courchesne réalise des portraits collectifs, Portrait de famille (1993), un « documentaire » dans lequel une petite communauté d'amis a été observée et enregistrée par l'artiste et dans laquelle il s'est lui-même immergé : grâce à un montage et en élaguant parmi le matériel tourné, l'artiste reconstruit cette société en y aménageant des voies d'entrée pour le spectateur, pour le joueur. Avec Salon des ombres (1996), il revient à la fiction. Durant cette période, il réalise aussi, en Australie, Portrait of Paula Dawson (1994).

Dialogue
La forme que prend l'interactivité dans tous ces portraits, qu'ils soient fictifs et individuels ou qu'ils soient collectifs et d'une approche documentaire, est celle du dialogue. Cela fait toute la différence. Depuis plusieurs années déjà, le terme « interactivité » nous a été servi à bien des sauces et, en fin de compte, il est difficile d'en trouver une définition satisfaisante. Souvent confondue à la possibilité pour le spectateur ou « l'interactant » d'agir et d'intervenir dans le déroulement d'une oeuvre ou d'un processus, ou encore à la possibilité d'action par rapport au positionnement contemplatif traditionnel adopté face aux oeuvres, cette notion demeure mal définie au point d'être assez peu utile. En effet, si sa définition ne remue rien de plus qu'une vague possibilité d'action passant par des systèmes informatisés, à quoi bon l'utiliser.

Courchesne a su dès Portrait no. 1 aller plus loin. Ses portraits interactifs reposent sur le dialogue, chose beaucoup plus cruciale que le presse bouton ludique de certains artistes réputés des nouveaux médias, qui demeureront ici innommés. Le dialogue est une notion fondamentale qui a refait surface dans la philosophie des quatre dernières décennies, en France notamment, chez Emmanuel Levinas ou chez Paul Ricoeur, dans les philosophies du langage. J'ai ailleurs détaillé cet aspect et je me contenterai de dire ici que le dialogue a permis aux philosophes d'échapper au solipsisme qui grevait la philosophie occidentale de la conscience de soi et du rapport à autrui1. En effet, le dialogue est ouvert sur l'intersubjectivité qui est le fondement de la subjectivité. Autrement dit, si je ne parle pas à autrui, je n'existe pas. Le langage est bien entendu au fondement de cette dialectique entre soi et autrui. Ainsi se fait jour une éthique de la réciprocité face à autrui, que je lui adresse la parole ou qu'il m'interpelle. Portrait no. 1, tout particulièrement, pose cette équation, car les dialogues concoctés par l'artiste posent indirectement cette question. Marie, le personnage fictif, le dit remarquablement bien :

« Voici ce que je pense. Les autres sont tout près et pourtant ils sont si loin! Le geste le plus créatif est celui qui conduit vers l'autre. Ce geste n'est jamais inutile. Des alliances se forment. Des enfants naissent. Des actions sont prises. Des systèmes sont institués. Tout ça à cause d'un geste, d'une parole. C'est fou! Nous en sommes le fruit et sans cesse ce geste vers l'autre, il faut le refaire! »

Tout est dit, l'importance du langage dans cette tentative de briser la solitude native qui nous entoure, la parole envers l'autre comme geste qui nous engage et qui nous unit vers l'action.

Visage et séduction
Mais si ces portraits n'étaient qu'une sorte d'illustration de philosophies plus ou moins obscures et complexes, même de l'éthique, ils ne sauraient gagner l'assentiment des spectateurs. Pour ma part, si j'ai, dès le premier de ces portraits et avec les suivants, été interpellé et, pour ainsi dire, accroché, c'est qu'il y a autre chose encore. Il y a un visage, il y a des visages et des voix, donc des corps. Combiné à la voix, le visage est une puissance, une interpellation, un appel, bref une séduction. La séduction joue là un rôle non négligeable, car elle est proprement esthétique et agit pour faire d'un système informatique relativement mécanique une oeuvre d'art réussie. Tous ces visages nous interpellent et leur voix établissent une présence qui ouvre une brèche par laquelle le devoir de répondre nous oblige. Cette interpellation fabrique une société qui repose sur le dialogue entre deux personnes comme dans Portrait no. 1, ou entre plusieurs comme dans Portrait de famille ou Salon des ombres. Un dialogue soutenu ou interrompu, mais dans tous les cas de figure nous répondons à l'appel. Y répondre positivement ou y répondre négativement, s'y engager comme s'y soustraire, nous projettera dans les dilemmes éthiques du rapport à l'autre.

Sociabilité
Quand Luc Courchesne élabore son premier portrait en 1990 et les autres qui suivent, l'Internet, bien qu'existant, n'a aucune présence dans la conscience populaire, comme c'est le cas aujourd'hui, et le World Wide Web en est tout juste à naître. Personne encore ne soupçonnait que les portraits de Courchesne comportaient un aspect « prémonitoire ». Car à s'enraciner dans les fondements mêmes de ce qui fait la sociabilité, le dialogue, l'intersubjectivité et la séduction, ces oeuvres s'avèrent indicatives de cette nouvelle sociabilité du cyberespace. Depuis lors, nous avons tous été témoins de ces phénomènes qui engagent la quête de l'amour avec des phantasmes concomitants de tout acabit que des individus, hommes et femmes, investissent dans l'espace virtuel en relation avec des « personnes » virtuelles. Encore une fois, Marie avait tout dit :
« Avec moi, c'est trop facile. Je ne peux être que l'amour impossible, un détour qui occupe le désir sans risque de casse! »
« Oui, mais avec moi malheureusement votre geste est sans conséquence. En ferez-vous autant avec la personne qui se trouvera près de vous? »

Il est remarquable que dans notre société, où les moyens de communication sont si puissants, la solitude soit si grande ou ressentie si intensément. Je n'épiloguerai pas trop longuement sur cet aspect de nos sociétés urbaines déjà étudié par de nombreux sociologues. Mais il est remarquable que la sociabilité induite par nos nouveaux moyens de communication devienne paradoxale et qu'elle repose en dernière instance sur la peur de l'autre et le refus du dialogue. Il est possible qu'elle signifie le refus ou la peur d'être séduit, c'est-à-dire de se laisser dévoyer, de perdre la voie tracée d'avance et de partir à l'aventure.

Dans les oeuvres de Courchesne, nous ne trouverons pas véritablement de commentaires directement sociaux ni non plus les perversions du dialogue dans les inégalités que la société, les hiérarchies et les luttes de pouvoir établissent. Pour moi, les portraits interactifs de Luc Courchesne permettent d'interroger l'état de la sociabilité en nous amenant à saisir cette part de nous-même qui repose en autrui et, par le dialogue, à induire cette responsabilité envers soi qui nécessite l'autre, qui est aussi responsabilité envers l'autre.

Jean Gagnon est, depuis février 1998, le premier directeur général de la fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie. De 1999 à 2002, il a agi en tant que producteur et directeur du prototypage de Digital Snow, un DVD-ROM consacré à l'oeuvre de Michael Snow. Pour le compte de la fondation, il a également réalisé en 1999, en tant que commissaire, l'exposition Le Corps de la ligne. Les dessins d'Eisenstein, la première exposition de dessins du cinéaste russe à se tenir en Amérique du Nord. Avant de se joindre à la fondation, M. Gagnon a été conservateur associé des arts médiatiques de 1991 à 1998 au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) à Ottawa.

Note:
1. Gagnon, Jean. - « Rencontre aveugle dans le cyberespace ou la figure parlante », Fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie, Montréal - Aussi en anglais sous le titre « Blind date in cyberspace or the figure that speaks ». - Initialement publié en 1995, in Artintact 2, ZKM et Cantz Verlad - [Référence du 14 mars 2001]. - Accès : http://www.fondation-langlois.org/flash/f/stage.php?NumPage=158.

Lien:
Luc Courchesne
www.din.umontreal.ca/courchesne/

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