retour à HorizonZéro HorizonZero 11 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

SAT : l'odyssée de la SAT
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

l'odyssée de la SAT
Un parcours épique au sein de la culture canadienne numérique
par Virginie Pringuet

En sept années d'existence, la SAT - Société des arts technologiques1 - a pris l'habitude bien montréalaise des déménagements puisqu'elle en est à son quatrième. Moins anodin qu'il puisse paraître, un déménagement, qu'il soit désiré ou non, est toujours l'occasion d'une profonde remise en question : un questionnement sur l'identité, sur le mandat et le rayonnement d'un organisme artistique. La SAT a toujours su transformer le choc d'un « nouveau départ » en un formidable élan collectif permettant la concrétisation de projets jusqu'alors hypothétiques, voire même utopiques...

Derrière l'épopée de la SAT dans le paysage artistique et culturel canadien que nous allons évoquer ici à travers quatre relocalisations, il y a avant tout une vision inspirée du rôle de l'artiste au sein d'une société de plus en plus technologique doublée d'une farouche volonté de placer la recherche et la création au coeur des grands projets politiques et industriels de développement culturel, économique et social d'une ville. En effet, la SAT se positionne depuis ses débuts non seulement en tant que réservoir d'idées, mais aussi en tant que pivot entre la sphère politique, les puissantes industries de hautes technologies et le monde de la recherche universitaire pour tout ce qui a trait au développement de la société de l'information et des technologies de communication.

Depuis sa fondation en 1996 dans le sillon d'ISEA95, le Symposium International des Arts Électroniques, la Société des arts technologiques s'est donné le mandat de stimuler et de structurer un milieu des arts numériques toujours en pleine ébullition à Montréal, mais qui à l'époque était peu diffusé, peu reconnu et peu soutenu, de devenir un véritable incubateur de projets utilisant les nouveaux médias de création et de diffusion, à l'intersection de l'art et de la science. Mesurant, dès 1996, toute l'importance de l'émergence du World Wide Web et de l'appropriation des nouvelles technologies de communication par le public, la SAT cherche depuis sa création à établir des ponts entre l'art et l'industrie, entre les créateurs indépendants et les laboratoires de recherche, entre l'art numérique et le grand public, afin de promouvoir une certaine vision de la transdisciplinarité.

Après l'immense réussite du symposium international ISEA95, les deux organismes complémentaires voués aux arts électroniques, l'ISEA et la SAT font désormais partie du paysage culturel montréalais. Regroupement annuel et interdisciplinaire de la communauté internationale des arts électroniques depuis 1988, l'ISEA est un rendez-vous en territoire concret de toute une communauté virtuelle délocalisée qui échange par le biais des réseaux. Pendant huit jours, Montréal est plongée dans la culture numérique sous toutes ses formes (performances, installations, art réseau, conférences, etc.), les échanges et les projets fusent, le public est au rendez-vous, l'impact du symposium est considérable.

Sous l'impulsion de sa pétillante directrice (et directrice du Symposium ISEA95), Monique Savoie, la version 1.0 de la SAT installe ses bureaux au Marché Bonsecours au Vieux-Montréal au côté de l'ISEA, l'Inter Society for Electronic Arts, organisme-parapluie international instigateur du symposium du même nom jusqu'alors basé à Rotterdam. À l'époque, l'un des organismes, l'ISEA, a une vocation internationale et l'autre, la SAT, un mandat local d'aide à la recherche et à la création en arts numériques au Canada.

Pour sa part, la SAT met en place très vite des séries de présentations d'artistes, des 5 à 7 permettant aux artistes, aux chercheurs et aux universitaires montréalais d'échanger leurs réalisations sur une base régulière. Une démarche d'aide à la création est aussi entamée et des projets pionniers d'art Web au Québec, tels que Eugénie (1997), premier laboratoire virtuel d'insémination artificielle sur Internet fait par Julie Méalin, Valérie Jodoin et Eric Mattson voient le jour grâce à l'accueil des artistes en résidence et à une assistance technologique dans les locaux de la SAT.

En 1997, la SAT s'implique ainsi très activement dans l'élaboration de la Charte de Souillac, cadre de réflexion pour une collaboration entre l'art et l'industrie, rédigée par un groupe de réflexion réunissant artistes et scientifiques de renommées internationales (sous l'égide de Don Foresta). L'objectif est d'établir les bases d'un dialogue entre artistes et industriels des télécommunications, en liaison avec les gouvernements et les institutions internationales, portant sur l'importance de la création artistique dans les nouvelles technologies et les applications inédites des télécommunications.

C'est dans ses nouveaux locaux au 6e étage de la rue Sainte-Catherine que la SAT, en 1998, définit plus précisément son projet de centre de création et de production en art numérique en s'appuyant sur les principes fondamentaux de la Charte de Souillac. Un mémoire est présenté en 1999 au ministère du Patrimoine canadien plaidant pour le développement d'une réelle industrie des nouveaux médias passant par le soutien direct aux créateurs de contenus.

Ce mémoire jette les bases théoriques et pratiques de ce qu'est devenue la SAT aujourd'hui. « Les jeunes cinéastes ont eu l'ONF comme centre de recherche et d'expérimentation, les vidéastes ont eu PRIM, le GIV et le Vidéographe, pour ne nommer que ceux-ci, nous avons créé à la SAT le Laboratoire de culture numérique pour soutenir la recherche et l'expérimentation à travers les formes du numérique .» (mémoire SAT, 1999)

À travers ce laboratoire, la SAT veut explorer l'art en tant que réflexion sur la communication et la technologie, positionner les arts médiatiques comme une forme de R+D (recherche et développement) de l'industrie. Ainsi naît le Bureau de liaison art et industrie au sein de la SAT, lequel a pour mandat d'ouvrir et d'harmoniser des programmes de subventionneurs et d'établir un soutien sans équivoque aux laboratoires de recherche artistique sur le modèle des laboratoires de recherche du domaine scientifique.

La SAT précise aussi à cette époque son rôle entre les universités et l'industrie : elle gère un comité représentant les quatre universités montréalaises, le « Méta Labo en ligne » afin de stimuler des projets de création qui utilisent les réseaux haute vitesse tout en permettant une collaboration entre des artistes professionnels et des étudiants.

Multiples projets d'artistes québécois sont hébergés à la SAT, que ce soit dans ses locaux ou sur son nouveau serveur WEBER, qui accueille des sites Web d'artistes et des projets d'art Internet. Des artistes et des collectifs, tels que Luc Courchesne, Le Corps Indice (Isabelle Choinière), Joseph Lefèvre et Martine Koutnouyan, D.Kimm, [The User] ainsi que des artistes étrangers de passage, bénéficient de l'espace, des ressources techniques et humaines de la SAT dans un esprit de « contamination positive ».

En 1998, la SAT soutient le projet de fiction audio web (et cédérom) Liquidation2 de l'Agence TOPO, organisme de création, de production et de diffusion d'oeuvres multidisciplinaires intégrant la photographie, la littérature et les nouveaux médias. Liquidation reçoit de nombreux prix « nouveaux médias » et fait le tour du monde des festivals tout en exprimant une approche très critique de l'industrie du multimédia. Alors que les cédéroms sont presque tous conçus à l'aide d'un seul et unique logiciel commercial et qu'ils sont censés se révéler d'une interactivité optimale, Liquidation fonctionne grâce à un logiciel « maison », spécifiquement développé pour le projet, qui agence les séquences narratives, sonores et visuelles, selon des paramètres aléatoires et replace « l'interacteur » dans son rôle de spectateur.

Le projet Silophone de [The User]3, qui prend racine à la SAT en 2000, illustre bien, quant à lui, le rôle de la SAT en tant que producteur. Installation sonore interactive à la fois in situ (dans un silo du port de Montréal) et en ligne4, le projet nécessite non seulement une large bande passante pour pouvoir diffuser du streaming audio 24 h sur 24 h, mais surtout une étroite collaboration avec les laboratoires de recherche de Bell afin de développer une interface de téléconférence unique en son genre, reliant des utilisateurs par téléphone ou des utilisateurs par Internet, lesquels communiquent entre eux à l'intérieur d'un silo à grain abandonné... Renouant avec un lointain passé où Bell accueillait des artistes en résidence, le géant canadien des télécommunications devient, sous l'impulsion de la SAT, un des partenaires majeurs d'un projet artistique expérimental.

En 1999, la SAT produit un plan triennal 1999-2002 dans lequel elle revisite son mandat et ses objectifs et annonce qu'elle quintuplera ses moyens et ses ressources au cours des trois années en relocalisant ses activités dans des espaces publics ouverts sur la rue. Ce mémoire est présenté aux trois paliers gouvernementaux et, bien que l'aide demandée ne suive pas, la SAT réussit à générer près de 80 % de ses revenus de façon autonome, et ce, grâce à des projets spéciaux qui lui permettront de quand même atteindre ses objectifs initiaux tels qu'ils ont été définis en 2002.

Le fruit de ses résidences d'artistes sera ensuite exposé lors de la réouverture de la SAT dans son nouvel espace en vitrine sur la rue Sainte-Catherine en octobre 2000. S'établissant dans une ancienne banque, la SAT élargit son mandat à la diffusion en profitant de l'extraordinaire visibilité que lui offrent une large vitrine et un accès direct à la rue, l'une des plus fréquentées de Montréal.

Cette nouvelle phase marque le début de la SAT en tant que véritable lieu de diffusion, à la fois professionnel et grand public, des arts numériques. L'espace d'exposition et de performance est entièrement modulable5, un café-bar y est ouvert et les bureaux de la SAT sont en vitrine, tel un laboratoire que le public a le loisir d'observer depuis la rue.

Lors du Festival du nouveau Cinéma et des nouveaux Médias, le projet de Vitrine Transdisciplinaire présente 9 installations, dont 7 issues du programme de résidences d'artistes de la SAT. Le public découvre alors le Panoscope 360 et Portrait no. 1 de Luc Courchesne, la vitrine Silophone de [The User], Coldspot de mmebutterfly.com, La Suite Mongole de D.Kimm, La Salle des Noeuds 2.2 de Jocelyn Robert et Émile Morin, Architectones Informatiques de Nicolas Reeves, Rituel nomade de Jocelyn Fiset et L'espace du chaman de Joseph Lefevre et Martine Koutnouyan (qui remporte le prix de la meilleure oeuvre numérique au MIM)6.

Le lancement connaît un succès public très inspirant pour la suite des événements, mais la situation économique de la SAT reste fragile. Sous l'égide de Bruno Ricciardi-Rigault, une programmation nocturne, plus festive se met en place et la SAT devient rapidement un lieu d'expérimentation incontournable en musique électronique et en Vj'ing pour la scène locale et internationale, ce qui permet à la SAT d'en tirer des revenus. De nombreux festivals montréalais deviennent aussi partenaires de la SAT et investissent son espace comme labo (FIND), comme Media Lounge (FCMM), comme salle de concert (Mutek)...

Le volet résidence de la SAT prend aussi beaucoup d'ampleur et de nombreux artistes bénéficient des ateliers aménagés au sous-sol et de la salle d'exposition pour concevoir et réaliser leurs créations.

En réalisant des projets in situ tels que Rendez-vous sur les bancs publics en 1999 (Luc Courchesne, Monique Savoie), une installation de téléprésence entre l'esplanade du Musée d'art contemporain à Montréal et le carré d'Youville à Québec présentée en collaboration avec le Musée d'art contemporain de Montréal et le Musée de la civilisation de Québec, la SAT s'adresse à un public de plus en plus diversifié, qui n'est plus seulement un public d'initiés.

À la suite de l'annonce de la construction, sur l'îlot Balmoral, d'un complexe immobilier comprenant notamment une salle de concert pour l'Orchestre symphonique de Montréal, le Conservatoire de musique et d'art dramatique, la SAT doit prestement relocaliser ses activités une quatrième et dernière fois... La SAT jette son dévolu sur un vaste bâtiment vacant, au coeur du Faubourg Saint-Laurent, une localisation de choix dans un quartier en pleine revitalisation et, cette fois-ci, grâce à l'appui du gouvernement du Québec et de la ville de Montréal, elle devient propriétaire de ses murs.

La SAT a donc aménagé un lieu ultramoderne, mais convivial, plus fonctionnel et plus spacieux (24 000 pieds carrés répartis sur 2 étages et 8 000 pieds carrés au sous-sol) permettant de réunir les différentes fonctions : une vitrine technologique (exposition et interprétation), un centre de documentation, un café, un espace SAT et des bureaux, des espaces de résidences ainsi qu'un espace à louer temporairement pour des organismes oeuvrant dans le domaine de la culture et des communications.

La dimension internationale de la SAT est désormais totalement affirmée comme en témoignent les projets d'expositions à l'étranger, Genève, Lille, Paris-La Villette et peut-être Barcelone. Mais pour la SAT, l'ambition internationale va de pair avec une mission locale incontournable : faire de ses locaux un centre culturel « nouveaux médias » de pointe, mais très en phase avec la réalité du quartier et de ses habitants. Par exemple, le 31 juillet 2003, une compétition de breakdance fut organisée afin d'attirer les jeunes du quartier et d'ailleurs qui ne viendraient pas naturellement à la SAT et de leur faire découvrir tous les équipements qui sont accessibles, les ateliers gratuits, etc.

Pour l'heure, la SAT lance un nouveau projet de recherche appliquée, [territoires ouverts - open territories], un projet de recherches et d'expérimentations de pointe sur le nouvel espace de création et de diffusion utilisant le réseau numérique à large bande dans le domaine de l'audio multicanal, de la diffusion vidéo, du mixage vidéo numérique, de la téléprésence et de l'immersion7.

Unique en son genre parce qu'elle concilie indépendance artistique, reconnaissance institutionnelle, industrielle et universitaire, la SAT compte maintenant parmi les centres d'arts numériques les plus actifs au Canada et les plus reconnus internationalement. Elle semble désormais avoir en main tous les outils nécessaires à une mise en orbite réussie qui pourrait être couronnée par l'organisation d'un symposium ISEA à Montréal en 2006.

Virginie Pringuet est commissaire et coordonnatrice artistique depuis 1997. À l'intersection des nouveaux médias, de l'art contemporain et de l'architecture, elle a coordonné de nombreux événements et installations, pour la plupart in situ, au sein de diverses organisations telles que le FCMM (Festival du nouveau cinéma et des nouveaux médias de Montréal), Quartier Éphémère (Montréal), la Mairie de Paris où elle était responsable de la section « arts plastiques » de la première Nuit Blanche en 2002. Elle travaille actuellement pour Lille 2004 - Capitale européenne de la culture dans le domaine du design et des arts vivants.

Notes:
1. http://www.sat.qc.ca

2. www.agencetopo.qc.ca/liquidation/index.html

3. Aussi auteurs de la Symphonie pour Imprimantes Matricielles, voir www.sat.qc.ca/the_user/

4. http://www.silophone.net/

5. La mise en espace et le design d'intérieur ont été réalisés par le collectif montréalais de http://www.kezaco.ca

6. L'espace du chamane : des bannières et des tableaux référant à des objets symboliques (bâton, amulette, masque), mêlés à un environnement multimédia, créent un espace envoûtant.

7. Plusieurs documents qui résument les résultats des recherches sont disponibles sur le site Web collaboratif www.sat.qc.ca

Liens:
Société des arts technologiques
http://www.sat.qc.ca

Eugénie, laboratoire virtuel d'insémination artificielle
http://www.sat.qc.ca/eugenie/

L'espace du chamane
http://www.sat.qc.ca/chamane/

Territoires ouverts
http://tot.sat.qc.ca

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!