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SAT : Rendez-vous sur les bancs publics
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Rendez-vous sur les bancs publics
le sujet de l'interactivité
par Richard Barbeau

Rendez-vous sur les bancs publics réalisé par Monique Savoie et Luc Courchesne1 et produit par la SAT est un événement marquant dans le domaine des nouvelles technologies de l'information et des communications. L'installation multimédia présentée à l'été 1999, est d'abord un média en soi, même si son fonctionnement repose sur la simple vidéoconférence. Par la voix et l'image, les interlocuteurs échangent en temps réel, mais là s'arrête la comparaison. La vidéoconférence permet aux gens de communiquer directement entre eux, on lie ainsi simultanément et intentionnellement un ensemble d'individus. Le Rendez-vous, quant à lui, en est un de groupe à groupe, formés spontanément. Une liaison, constante, est en effet établie entre deux espaces publics extérieurs, soit l'esplanade face au Musée d'art contemporain à Montréal et la Place d'Youville à Québec. Les échanges (non enregistrés) entre groupes, la persistance du branchement et l'espace public, sont les paramètres qui font de cette expérimentation un média unique avec ses spécificités, et dont l'usage en a étonné plus d'un et sans doute les concepteurs eux-mêmes.

Le dispositif ne faisait l'objet d'aucun contrôle, à part ceux permettant son simple fonctionnement. Le comportement des utilisateurs aurait certainement fait l'objet d'intéressantes études d'anthropologie ou de psychologie sociale. Ceux-ci faisaient preuve d'une grande spontanéité, tout en étant généralement dépourvus d'autocensure. C'était surtout les jeunes qui chauffaient le banc devant l'écran de trois ou quatre mètres de large. L'« identité » des deux groupes se définissait simplement en fonction de la position par rapport à l'interface, on était d'un côté ou de l'autre. L'effet de médiation était suffisant pour stimuler nombre de conversations, relativement posées le jour et un peu plus extravagante le soir et la nuit. La dynamique du groupe et l'absence d'enregistrement encourageaient un type d'échanges relativement superficiels. Ces échanges étaient cependant vécus de manière assez intense par les participants. Des membres d'une même famille se sont réellement donné rendez-vous, garçons et filles se courtisaient, s'invitaient mutuellement. On était étonné et parfois abasourdi par la désinvolture de certains propos, les grossièretés, les insultes et les moqueries souvent lancées aux passants dans l'image, et par la nature de certains gestes : cris dans le microphone, flamme de briquets dans la lentille, etc.

Sans contrôle extérieur donc, les utilisateurs étaient rois et maîtres laissant libre cours au retour de toutes les conduites autrement refoulées, allant du flirt audacieux aux gestes obscènes. La légèreté des contenus était bien celle de la conversation de rue dans un climat de divertissement. Le dispositif a cependant suscité une dynamique vive et prenante et on constatait le plaisir intense éprouvé par les expérimentateurs. Cette dynamique était basée sur des modalités d'interaction, modalités sans doute aussi spécifiques que cette expérience médiatique. Nous parlons en fait d'interaction entre le dispositif et l'utilisateur, ce qui suppose les déterminations qu'impose son usage, versus la convivialité de celui-ci.

C'est peut-être le plus grand paradoxe de cette expérience, soit l'intégration de nouvelles technologies dans une installation dépourvue d'interactivité. En effet, aucune interface visuelle ou physique ne permet d'activer quelque commande que ce soit. La participation est passive au sens où il ne se présente aucun choix ou option (un choix de zoom, par exemple). D'une certaine façon, elle n'est ni engagée ni engageante, malgré le rôle très actif joué par les sujets. On ne peut donc parler d'interactivité technique - malgré la richesse de la téléprésence, de l'immersion et de la convergence des médias - qui modulerait les échanges par le biais de commandes ou par la manipulation de certains mécanismes de contrôles. Mais toute la force d'attraction du projet résidait peut-être dans cette lacune. La simplicité de l'appareil laissait libre cours à un autre mode d'interaction, plus humaine et intersubjective, celle de la conversation où interviennent le langage verbal et corporel. Un mode qui se caractérise par son aspect incontrôlé, imprévisible et immédiat, pouvant devenir chaotique en groupe. Curieusement, seule une telle expérience relevant d'une nouvelle technologie médiatique pouvait capter autant l'intérêt, suscitant une participation rarement égalée par d'autres oeuvres soi-disant interactives.

C'est l'interactivité symbolique, propre au langage de la voix et du corps, qui était nouvelle dans l'oeuvre Rendez-vous sur les bancs publics. Les gens étaient fascinés par le fait d'être simultanément spectateurs et éléments du spectacle devant un écran-caméra, et de pouvoir établir des rencontres qui autrement n'auraient jamais eu lieu. Ce nouveau média devrait être installé en permanence tellement il est surprenant et paradoxal.

Richard Barbeau est un artiste du Web. Il présente ses oeuvres sur le site Alpha Bêta (www.abcdfghijklmnopqrstuvwxyz.com). Il enseigne l'histoire de l'art et le multimédia au Collège de Sherbrooke (Québec, Canada). Il a publié des textes critiques et théoriques, ainsi que des entrevues, sur Archée (www.archee.qc.ca). Il collabore à Chair et métal (www.chairetmetal.com (n'est plus accessible)) depuis l'automne 2000 et organise l'événement annuel qu'est la Veille planétaire d'art en réseau.

Note:
1. Idée originale et conception de Monique Savoie et de Luc Courchesne avec la collaboration de l'Atelier in-situ, de Simon Piette et de Sylvain Parent.

Lien:
Rendez-vous sur les bancs publics
http://www.din.umontreal.ca/courchesne/rendezvous.html

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