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réflexion : quintessence
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Un réseau de réseaux
La SAT et Luc Courchesne offrent un courant de sociabilité
par Sara Diamond, traduit par Ève Renaud

Les réseaux humains regroupent de nombreux éléments : actes d'intimité, rencontres miraculeuses, refuge, audace, timidité, réorientation et, parfois, inconfort. Il suffit de deux personnes pour former un réseau et chaque réseau a ses propres exigences, un besoin d'être de la bonne taille et d'avoir la bonne configuration pour conserver son rythme et son débit. Une fois le rythme trouvé, le réseau bourdonne, vibre et résonne. La Société des arts technologiques (SAT) et les oeuvres créatives de Luc Courchesne sont deux types de réseaux très différents, mais chacun n'en présente pas moins ces mêmes vertus. Tous deux comblent le visiteur d'un débit constant de communications très chargées; tous deux procurent des moments propices à la flânerie et à la contemplation, à la timidité et à la tristesse puis à l'extase. Bref, une sociabilité enrichie, tout à fait comme elle devrait l'être!

La nature d'une technologie change forcément les acteurs humains qui l'utilisent et ceux-ci influent à leur tour sur le réseau. La SAT fonctionne de même : en tissant des liens entre des événements concrets des plus dynamiques et le fonctionnement quotidien d'un organisme artistique. Elle encourage l'inclusivité. Les gens commencent par choisir divers événements auxquels assister et contribuent soudain à leur réalisation.

C'est une qualité que partage l'Electronic Café International (www.ecafe.com), le bébé devenu grand de Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz. Il a été le foyer virtuel (et réel) de nombreux artistes et auteurs pendant les années 80 et au début des années 90. Il a accueilli des échanges par webcaméras interposées, des lectures de poésie à distance et divers autres événements médias à l'aide d'instruments rudimentaires comme le visiophone. Ce faisant, il a rapproché des communautés en conflit. Les artistes y allaient de leur performance, ensemble ou l'un pour l'autre, et se réconciliaient en fin de compte grâce aux fils à paire torsadée. À bien des égards, c'est un homologue de la SAT.

Un réseau suppose un courant, qu'il s'agisse d'informations, de marchandises ou de connaissances. Il peut être perturbant ou rationnel. De fait, tout type de courant implique une certaine force et un mouvement au coeur d'un système. Dans son ouvrage Flow : The Psychology of Optimal Experience (Perennial, 1993), Mihaly Csikszentmihalyi évoque des sources réceptrices et des sources qui transmettent. Dans une technologie de liaison d'égal à égal, bien entendu, ce sont les mêmes points (les serveurs, par exemple) qui font office d'émetteurs et de récepteurs. La liaison d'égal à égal revient à la nature répartie de l'Internet original et donne à sa structure une sorte d'organisation contre-hiérarchique (voir Peer to Peer: Harnessing the Power of Disruptive Technologies, sous la direction d'Andy Oram, O'Reilly, 2001).

Les artistes emploient aussi la métaphore d'Internet pour des courants et des activités extérieures à Internet1. Les courants contournent les obstacles, créant des représentations et des relations nouvelles et inattendues. Un courant implique la régularité, un puits de plaisir sans fond, une source pure. Un courant propose une expérience optimale utopique comme le répète Csikszentmihalyi. À bien des égards, Google, par exemple, est une machine créatrice d'associations, gigantesque et surréaliste, qui produit des cycles de logiques et d'absurdités qui émergent en tournoyant de la question principale que vous posez ou de la relation que vous cherchez. De même, la SAT a contourné les obstacles du financement et de la territorialité.

Le temps est un élément clé des relations qui émergent dans un réseau, où des expériences synchrones ou asynchrones procurent des formes de consciences, des proximités et des sentiments très divers. Et pourtant, ces expériences s'accumulent, les unes par-dessus les autres, de façon à tisser les relations et expressions sociales en une texture complexe sur une trame de temps condensé. Ces zones temporelles et ces rythmes divers entretiennent avec la présence des relations différentes. Beaucoup affirment que la conscience est différente au sein d'un réseau; que les réseaux sont autant d'exemples différents du fait que le tout peut être plus grand que la somme de ses parties et s'en différencier d'ailleurs largement2.

Aucun doute : les réseaux amplifient l'intelligence. On peut relier dix machines stupides, répartir leur puissance de traitement et leur capacité et obtenir tout à coup un système intelligent. Et cette fonctionnalité vaut tout autant, au-delà du sens métaphorique, pour la capacité humaine. Les êtres brillants ne sont pas toujours également répartis parmi tous les noeuds du réseau. Certaines lumières sont plus vives que d'autres, mais au total, il y a effet de brillance. On le voit dans les efforts répartis du mouvement tactique continu des médias.

Pour les participants - qu'on appelle parfois auditoire - le temps passé dans un réseau est une expérience à la fois très sociale et très solitaire. L'oeuvre de Luc Courchesne évoque ce sentiment contradictoire. Les réseaux sont aussi chaotiques que stables. Les technologies et systèmes que nous inventons pour eux produisent souvent d'autres expériences, voire d'autres inventions, très éloignées des fins originales3. Les réseaux ne distribuent pas leur contenu également. Des noeuds et des réseaux secondaires communiquent entre eux. La distribution, soit le fait de trouver un contenu et de transmettre une idée du contexte original ainsi que de sa transformation au fil du temps, est en quelque sorte une prérogative du conservateur. C'est cette prérogative que la SAT, réseau de réseaux, assume avec tant de compétence.

Dans les années 90, tous les musées n'étaient pas ouverts aux exigences pourtant si stimulantes de l'art médiatique envers les auditoires et les ressources, surtout quand cet art était engagé et militant. L'obstacle que représente le musée même a donné aux artistes la possibilité de le contourner comme l'aurait fait un courant et de construire une autre pratique, indépendante de l'art traditionnel. Une pratique qui repose sur les réseaux sociaux et technologiques. La SAT a fourni précisément ce genre de contexte.

À l'instar du Web et du discours culturel, l'art virtuel a évolué : installations fondées sur les nouveaux médias, art multiple, cyberart, musique et son. Autant de projets qui ont donné vie à une expression individuelle et à de nouvelles formes d'identité collective4. Les artistes se sont investis dans des collaborations qui réutilisaient et recadraient les réseaux, créant de nouvelles collectivités dans la foulée.

Des artistes venus d'autres horizons que celui des arts médiatiques allaient bientôt faire leur entrée sur le Web, souhaitant profiter de ses possibilités sociales et performatives, en le considérant comme un lieu d'action et d'intervention. La volonté indéfectible qu'a toujours eue la SAT de faire circuler ces riches performances médiatiques et interactives témoigne de son profond caractère social et de ses racines musicales.

Les nouveaux médias occupent un espace qui allie la paternité collective, l'élision renforcée de la division traditionnelle du travail entre conservateur, artiste, critique et public et lieu d'exposition. En se faufilant à l'intérieur et autour des lieux traditionnels, en intégrant de nouvelles formes d'expression et d'organisation et en magnifiant l'intelligence par la répartition, les réseaux permettent un échange culturel démocratique.

Sara Diamond est la rédactrice en chef d'HorizonZéro.

Notes:
1. C'est ainsi que des artistes ont créé au Canada des réseaux parallèles de centres gérés par des artistes des arts visuels et médiatiques. Exemple : l'Alliance des arts médiatiques indépendants. C'est le cas aussi des ateliers médiatiques des années 70 et 80 au Royaume-Uni, dont beaucoup allaient constituer plus tard le réseau fédérateur qu'est Channel Four.

2. Ce discours est fréquent. On l'entendait encore de la bouche de Roy Ascott, devant la Société nationale pour l'éducation artistique à Nagoya, en 2002. Son allocution se trouve d'ailleurs dans l'ouvrage publié récemment sous le titre Telematic Embrace : Visionary Theories of Art, Technology and Consciousness, sous la direction d'Edward A. Shanken (Duke University Press, 2003).

3. Nortel Networks a déjà eu un groupe de recherche sur les réseaux perturbateurs (Disruptive Networks), chargé d'analyser comment les nouvelles technologies bouleversent la communication traditionnelle. Ironiquement, le groupe n'avait pas prévu l'évolution de l'utilisation sociale de la technologie et le surinvestissement dans l'infrastructure qui allaient mener à la crise tenace qu'a connue l'entreprise au début de la présente décennie.

4. Cette évolution a d'ailleurs été discutée et démontrée au symposium sur la préservation et la conservation des nouveaux médias (Curating and Conserving New Media), à Banff, en 1998.

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