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passerelles : Passerelle sensorielle
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Passerelle sensorielle
PONTS ET HAUTE VOLTIGE
par Louise Poissant

L'expression «arts médiatiques» implique, outre la référence au média comme support, l'idée de médiation, d'intermédiaire, de passerelle. Les arts médiatiques ont pour mission, on a tendance à l'oublier, d'instituer un pont entre le sensible (aesthesis), l'intelligible (certains diront le spirituel) et la technologie, étant bien entendu que le sensible, l'intelligible et la technologie se développent en enaction l'un par l'autre. Cela dit, il reste à examiner comment s'établissent ces ponts et quelles sont leurs modalités d'émergence.

Le tactile et le sonore, relayés par le visuel, couvrent une vaste échelle d'intervalles allant de l'intime au distant. De la seconde peau qui nous couvre et nous découvre à l'enceinte acoustique qui nous relie au «chant du monde», toute une série de dispositifs et d'œuvres suggère d'autres postures et génère un nouveau sensorium. Se créent ainsi des ponts entre le dedans et le dehors, soi et les autres, le local et le mondial, les écosystèmes et les infosystèmes. Ces ponts orientent aussi les façons de se relier, les lieux de connexion et les modalités d'échange.

Haute couture
Lien le plus étroit entre l'intimité de la chair et les conditions extérieures, entre les formes du corps et le regard des autres, le vêtement sert depuis toujours de pont entre les arts et les sciences, entre l'artisanat et l'industrie. En incorporant les technologies les plus performantes et les plus fines, les vêtements interactifs prolongent une longue tradition où créativité et inventivité se sont conjuguées pour produire des savoir-faire, «patenter» des machines et fonder des sciences telles la chimie (teinturerie, tannage), la chimie organique (notamment grâce aux travaux sur la soie artificielle au XIXe siècle) et l'informatique, descendante directe du métier à tisser.

Certes, depuis Barthes1, mais déjà depuis Balzac2, on savait que le vêtement «connotait» et qu'il fournissait des informations sur le statut social et la personnalité de son porteur. Chaque vêtement comporte une épaisseur sémiologique aussi profonde que sa surface est superficielle. Certains vêtements sont maintenant conçus pour communiquer la pensée, l'humeur, les réactions du corps aux échanges avec l'environnement. On confie un message au vêtement ou, mieux encore, on le laisse décoder et interpréter les signaux électriques et thermiques ainsi que les signes vitaux (pulsations cardiaques, respiration, stress, transpiration, conductance cutanée), dont il affiche les données. Plusieurs pistes sont explorées par les artistes selon qu'elles choisissent d'intervenir sur la trame même du tissu ou d'ajouter des garnitures, des accessoires ou des couches au vêtement.

Haute pression
Explorant certaines propriétés du vêtement-interface, les costumes de Ying Gao rappellent diverses fonctions de la peau décrites par Didier Anzieu3, notamment celles de pare-excitation et d'intersensorialité. Elle renoue aussi avec les techniques du pliage mises au point depuis les Égyptiens, qui avaient en outre découvert les vertus dynamiques de la pneumatique, technique qu'elle utilise également. Ses vêtements se dilatent et se gonflent en réaction à l'environnement ou à la proximité des spectateurs. Ils réagissent et gèrent la zone de proximité. Ses robes en particulier semblent dessinées sur mesure pour illustrer ce milieu-interface que Debray et Hugues évoquent à propos du tissu: «C'est une matière pénétrée d'esprit où l'intelligible au sensible se mêle, les caresses aux rigueurs, le volage au résistant4

La série de jupes interactives développée par Thecla Schiphorst dans son œuvre exhale: breath between bodies approfondit la dimension intersubjective et non verbale qu'exhibe le vêtement, souvent à l'insu du sujet qui le porte. Le souffle et les pulsations cardiaques sont numérisés et convertis en sons et vibrations permettant des échanges, de soi à soi, avec un partenaire ou avec un groupe. Sur le vêtement se trame ainsi une «sémantique biologique»5 qui révèle des données somatiques sur le sujet. Le souffle, cet élément emblématique de la présence, mais aussi de la vie et de l'esprit, sert souvent, dans ce contexte, à animer les vêtements et à engager la communication, comme si la sensorialité tactile associée au tissu devait être allégée et soulevée par un principe aérien plus spirituel.

Dans Electric Skin, Suzi Webster retient aussi le souffle comme agent déclencheur de l'interactivité. Un capteur convertit le rythme de la respiration en pulsions lumineuses en actionnant un dispositif qui illumine deux larges bandes rappelant une étole liturgique munie de DEL. Portée dans le cadre de performances, cette tenue «creates an experience of that liminal space6», comme le signale l'auteure. Expérience d'autant plus intéressante ici que c'est à ce seuil à peine perceptible, dans cet espace inframince, que surgit l'excitation sensorielle. Cet espace de transition, indéterminé et ouvert, que révèle et dramatise ici le souffle, en dit long sur les propriétés du vêtement qui nous couvre et nous découvre au regard de l'autre.

Haute tension
Barbara Layne renoue avec la longue tradition des tisserands en incorporant de nouveaux procédés pour tramer de la fibre optique ou des fils conducteurs munis de DEL permettant d'afficher du texte, des images ou de la vidéo qui varieront en fonction des rencontres ou des conditions lumineuses. Ces «tissus pixellisés», pour reprendre l'expression de Michel Sotton7, sont aussi sensibles à l'environnement grâce à des capteurs incorporés dans la trame du tissu. Convertissant le vêtement en écran vivant et mobile, et son porteur en agent «connecté» sans fil, ces vêtements deviennent des lieux d'affichage d'informations provenant de l'environnement ou de l'état du corps, permettant ainsi d'expérimenter de nouveaux codes de médiation, de nouvelles façons de se relier.

Joanna Berzowska s'intéresse plus particulièrement, dans la série Skorpions8, à la délicate dialectique qui relie l'humain à ses extensions, à la seconde peau dont il se revêt. Intégrant divers procédés dont des alliages à mémoire de forme, des fibres électroniques, des aimants, des circuits électroniques, elle reproduit l'instrumentalisation du corps que la mode a dictée à la femme à travers les époques: corps façonnés et corsetés, exhibés et étranglés qui se meuvent en réponse à un programme intégré dans les diverses couches de ces tenues animées. Ces vêtements cachent et dévoilent, séduisent et contrôlent les performeuses et envoûtent leur public.

Sara Diamond a investi le vêtement en tant que surface porteuse de divers outils communicationnels - cellulaire, écouteurs, capteurs sans fil - permettant de se relier. Mais ces vêtements sont plus que des surfaces branchées: ce sont aussi des capteurs d'émotions déclenchant diverses réactions - un scintillement lumineux sur une partie du vêtement ou une musique réconfortante, pour soi ou pour des partenaires. Rappelant deux autres fonctions du Moi-peau9, ces vêtements peuvent exercer une réelle «recharge libidinale» en maintenant la tension énergétique du sujet. Ils peuvent aussi faciliter «l'intersensorialité» comme lieu d'échanges et de relais sensoriels.

Avec trois robes inspirées du conte Peau d'âne10, Valérie Lamontagne adapte et restitue une image de l'état actuel de nos percées technologiques. Des mini-ventilateurs sans fil reliés à un poste météorologique gonflent et animent la Robe du ciel au rythme du vent. Des fils conducteurs et le chauffage par résistance d'encres thermosensibles permettent à la Robe de la lune de s'aligner sur la périodicité lunaire pour varier les couleurs de ses motifs. Des diodes électroluminescentes créant divers motifs sont intégrées à la Robe du soleil. Mais au-delà de leur rôle de témoins des avancées, ces robes illustrent le désir de plus en plus marqué de se mettre en phase avec les éléments et l'environnement.

De tout temps, les vêtements ont été des révélateurs - du sexe, de l'âge, du climat, de l'époque, de l'appartenance sociale, du métier, de l'événement, de la personnalité. Le vêtement interactif et intelligent vise précisément à explorer toutes les modalités de liaison et de médiation. Comment le vêtement articule-t-il ces complexes relations du corps à son environnement? Quelles dimensions de soi et de l'autre peut-il nous révéler? Une remarque de Steve Mann, le cyborg torontois, semble appropriée ici: «The wearable computer allows me to explore my humanity, alter my consciousness, shift my perspectives so that I can choose - any given time - to see the world in very different, often quite liberating ways11

Haute fidélité
Quelques mots enfin sur la seule installation sonore, de Grégory Lasserre et Anaïs met den Ancxt, commentée ici pour faire écho aux sensations tactiles et visuelles produites par les vêtements interactifs. Jardin orchestre, ou orchestre végétal, Akousmaflore invite les promeneurs à effleurer des plantes naturelles pour en tirer des sons, musique infiniment variable issue des contacts flottants et imprévisibles des interacteurs. Le champ magnétique, si cher à Breton, que transporte chaque visiteur suffit d'ailleurs, à proximité, pour déclencher un chant tout autre, inattendu, qui permet d'entendre ce que nos yeux ne voient pas, l'aura invisible entourant chaque personne. L'effet révélateur est magique et évoque quelque jardin enchanté de conte de fées où les plantes sont animées de propriétés étranges. La promenade se transforme en exploration et en performance musicale, amenant le visiteur à découvrir de nouvelles sonorités et les pouvoirs étonnants des plantes et de son toucher. Métaphore à méditer à propos de nos prolongements technologiques.

Toutes ces interfaces nous amènent à considérer que ces technologies condensent ce que l'humain a construit de plus ressemblant à sa sensibilité. Deux éléments confirment et renforcent le phénomène: d'une part, la sensibilité se modèle ou se façonne elle-même à partir de ses extensions, comme l'avait bien vu McLuhan; d'autre part, elle trouve des réponses ou un écho dans le monde qu'elle contribue à découper et à construire. Comme l'avait vu Merleau-Ponty, «ce qui fait le poids, l'épaisseur, la chair de chaque couleur, de chaque son, de chaque texture tactile, du présent et du monde, c'est que celui qui les saisit se sent émerger d'eux par une sorte d'enroulement ou de redoublement, foncièrement homogène à eux, qu'il est le sensible même venant à soi, et qu'en retour le sensible est à ses yeux comme son double ou une extension de sa chair12».

Louise Poissant est doyenne de la Faculté des arts de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), où elle dirige le Groupe de recherche en arts médiatiques (GRAM) depuis 1989. Elle est l'auteure de nombreux ouvrages et articles dans le domaine des arts médiatiques. Ses recherches actuelles portent sur les nouvelles technologies appliquées au domaine des arts de performance et sur les biotechnologies et les arts.

Notes :
1. Roland Barthes, Système de la mode, paru en 1967 mais entrepris dès 1957 et terminé en 1963.

2. Honoré de Balzac, Traité de la vie élégante est un essai paru en cinq articles dans l'hebdomadaire parisien La mode du 2 octobre au 6 novembre 1830.

3. Didier Anzieu, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1995.

4. Régis Debray et Patrice Hugues. Dictionnaire culturel du tissu. Paris, Fayard, 2005, p. 5.

5. L'expression est de Mark Marino sur le site http://www.turbulence.org/blog/archives/001607.html

6. http://www.suziwebster.org/electricskin/index.html

7. Michel Sotton, Dictionnaire culturel du tissu, p. 137.

8. Les informations techniques fournies ici proviennent du site http://www.xslabs.net/skorpions/

9. Anzieu, idem.

10. Pour la description de ces robes, je me suis référée au texte de Renee Baert, dans une traduction de Stéphane Grégory, sur le site http://www.oboro.net/pdf/publication/depliant_Peaudane.pdf

11. Cité par Angela Joosse: "DZIGA VERTOV AND STEVE MANN: The Embodiment of the Master Metaphor of Vision. http://www.yorku.ca/topia/docs/conference/Joosse.pdf

12. Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l'invisible, Paris, Gallimard, 1979, p. 152.

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